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Bikut–Si : Rythme Musical FANG–BETI

Comme toutes cadences, toutes économies musicales, le Bikut Si a une histoire qui lui est propre, et qui mérite d’être retenue par toutes les sensibilités sociales et surtout par les générations actuelles et à venir. J’insiste sur le substantif histoire et non sur l’historique car le Bikut–Si a eu un passé, il a été marqué par une évolution, il est d’actualité et d’un futur qui lui est promoteur.

I          –           Définition et Historique sur l’origine de cette cadence

Bikut–Si viendrait de l’éwondo « Bia kut si » qui signifie nous frappons le sol.

Ce nom ou appellation est dû du fait que par le passé, il était interdit strictement aux femmes des « Beti Be Nanga » d’élever le ton au milieu des dignitaires ou notables, soit pour prendre part aux simples causeries, ni et encore moins pour se chicaner. Les rixes aussi étaient prohibées.

Une femme en tant qu’un être humain, capable d’éprouver des émotions pouvait–elle vivre en étouffant ses affects pour toujours ?

Loin de là ! Il lui fallut trouver un moyen de projection et d’expression car jusqu’ici elle ne faisait que refouler tout ce qui lui venait dans le conscient.

Pour y arriver, il fallut faire très attention à ce qu’on va faire : tout faire sauf le vieux système de rixe qui consiste à bagarrer et à se quereller.

Que firent exactement ces femmes stratèges ?

Elles attendaient les jours de marché, et après avoir réalisé leur vente et fait les courses, au chemin du retour, elles formaient un cercle et toute femme frustrée ou provoquée par une autre venait au milieu du cercle, et débitait son mécontentement sous forme d’un monologue chansonnier et soliste serti de vers en fredonnant et en trépignant, et le cercle reprenant en chœur exprimait à son tour son opinion et surtout sa sentence, son jugement, en claquant les mains et en trépignant. Tout était sur « à qui le tour ».

Selon le témoignage de Marthe Mbili Ntomo (1929–1998) qui reçut elle–même ce témoignage de ses parents qui furent dans leur enfance témoins plus ou moins oculaires de ces choses « tout se passait comme si ces femmes s’assaillaient au préalable pour composer les différents morceaux que l’on pouvait interpréter dans ces cercles de danse trépignante, au point où tout fut cohérent et alléchant ». Pour mieux embrouiller les hommes, tout prenait l’air d’une fête, on pouvait noter les écho–vibrants que ces femmes lancent souvent pour donner la marque de satisfaction.

Ces cercles dansants donnaient aux femmes de se réunir non seulement pour projeter leur amertume mais aussi, pour recevoir d’autres femmes des conseils en cas de difficultés. Notons que toute réunion entre les femmes était interdite également, sous risque d’être taxées de conspiratrices, et l’histoire nous apprend que, toute femme ainsi considérée se rendait coupable de la mort de son mari et par conséquent, sa punition était d’être enterrée vivante avec ce dernier. Le processus était le même pour recevoir un conseil. La demandeuse se place au milieu du cercle, expose son problème en soliste et chansonnière, le cercle en répons, lui donne un conseil net.

C’est donc sur le fait de danser en frappant le sol par ses pieds qui donne le nom « Bikut Si » à ce rythme connu comme propriété intellectuelle des Beti (Fang–Beti).

II         –           Evolution du Bikut–Si

Nous partons du simple cercle de danse claquant et trépignant, à des formes plus développées mais progressives. Peu à peu, les deux mains jointes, les épaules secouées et le dos cassé, trépignant peu le sol. Tout ceci remplacera le trépignement et  claquement des mains absolus, remarqués au cercle de projection, sachant que ces derniers (mains–pieds) constituaient en même temps les seuls instruments de musique. Plus tard, nous assisterons à l’introduction des tams–tams, tambours, xylophones (balafons), castagnettes, airain, guitare sèche et ainsi que tous les instruments de musique à percussion, à cordes et à vent comme nous le voyons aujourd’hui.

Actuellement, on peut associer tout modèle de danse au Bikut Si.

De son expression, on note aussi une très grande évolution car au départ, ce fut uniquement l’émotivité et la demande de conseil. Mais aujourd’hui bien qu’on y retrouve encore de la subjectivité (sentiments, histoires personnelles). On peut y trouver également l’expression de l’amour à la dimension universelle.

On chante également à travers le Bikutsi des louanges au Divin Créateur.

On fait des éloges aux rois, aux personnages distingués et aux personnages regrettés.

III       –           Dimension linguistique du Bikutsi

Le Bikutsi a donné aux femmes qui n’avaient pas de parole une forme d’expression, c’est le « chant–parlé ». Nous comprenons que le Bikutsi est donc poétique, parce que nous avons là d’espèce de relation entre les mots chantés et des situations vécues, entre les objets et la nature. C’est pour cette raison même que l’artiste camerounaise K–Tino défendra bec et ongles son verbe. Elle refusait qu’on la traita de coprolalique ou d’ordurière. Elle déclara « Je fais de la poésie et ce n’est pas de la sauvagerie ».

De ce qui précède, nous pouvons confirmer que le Bikutsi a donné à l’homme Beti d’oser appeler chat, chat et chien chien. Lorsque nous faisons un feed back, le Fang–Beti avait déjà substitué plusieurs expressions ou mots qualifiés alors de « blessant à la pudeur ». Ce sont des gros mots dont l’usage était honteux, il fallait les gommer du lexique Beti. Sur ce, certains organes ou parties du corps humain ne devaient plus être nommés par des mots ordinaires et classiques, mais par des expressions décrivant leur situation topographique du corps. A titre d’exemple, les fesses, les organes génitaux sont désignés par « a si » ; « a mvus ». Certaines actions ne devaient  que être explicitées autrement au lieu d’être décrites telles quelles ; pour vouloir dire que quelqu’un a chié on dira plutôt qu’il a fait des mauvaises choses « a zuya bo abé mam » ou « a zuya bo biem bi mam » ou encore « a zuya bo mbé be mam » « mbia be mam ». Pour dire « ma ke éduk » « je vais au WC » on dit plutôt « ma ke somane Kulu ». Les relations sexuelles sont équivalentes de « mam me satan » ou « fulus », c’est–à–dire « les affaires du diable » « les bétises »… Le Bikutsi est donc venu briser l’accoutumance à la dérive langagière, en redonnant vie aux mots et expressions naturels. C’est une renaissance linguistique locale. En réalité le Bikutsi est un genre littéraire Beti.

IV       –           Dimension psychothérapeutique du Bikutsi

Nous disions tantôt que lorsqu’on danse le Bikutsi on secoue le corps, on trépigne et on claque les mains. Précisons et notons que, les plantes de pieds et les paumes de  mains ont toutes les terminaisons nerveuses que soient, et toutes les représentations des organes du corps humain s’y trouvent allégrement. En les tapant au sol, en les tapant l’une contre l’autre, il s’occasionne un énorme massage au corps et qui sera suivi d’une bienfaisante relaxation au repos à la maison. Le cri vocal « oyenga » occasionne lui aussi des vibrations sur  le corps de chacun (celles ou ceux qui crient et ceux qui ne le font pas) et ceci masse aussi tous les points méridiens de l’organisme. Ainsi, le stress et l’angoisse sont expulsés chez tous. C’est pour dire aussi que le Bikutsi chez les femmes innovantes était une thérapie de groupe. Ce cercle de danse fut aussi un vrai cadre d’écoute, de conseil et même d’accompagnement. Toutes les participantes y sortaient vidées et épanouies. Le trépignement et le claquement de mains sont aussi signe de projection et soulagent vachement.

Le fait que le Bikutsi donne les mots pour pouvoir s’exprimer est aussi thérapeutique et ceci nous fait penser aux personnalités en grande précarité de Marie–Thérèse Ensmault musicothérapeute française, dont les patients n’avaient au départ des mots pour exprimer leur angoisse, leurs troubles mais que seule la musique a pu enclencher.

V         –           Dimension socio–culturelle et anthropologique du Bikutsi

Le Bikutsi est bien un rythme socio–culturel. Social car la relation jadis dans le cercle de danse est conflictuelle. Nous notons aussi que entre la chansonnière et le chœur existe une interaction. La chanson exécutée est sous forme de « Répons ».

La dimension culturelle consiste en le genre discursif que dénote le Bikutsi. En réalité, nous sommes ou nous assistons à une querelle déguisée. Aussi, de nos jours, les générations contemporaines peuvent se contenter du Bikutsi comme legs culturel et patriarcal. Le Bikutsi jadis non initiatique est devenu aujourd’hui un « rythme » à enseigner dans les cabarets, dans les groupes d’affinité et chez des particuliers. La pratique de la music caractérise toutes les sociétés humaines

Nous rappelons–nous des origines du JAZZ, inventé par les anciens esclaves noirs pour se libérer un peu de l’esprit de souffrance et de pénitence. A en croire les origines du Bikutsi, on se demande si tous les rythmes musicaux ne sont pas créés sur le même cliché comportemental à savoir la volonté de se libérer de quelque chose, en un mot se « défouler » ? Chez les Fang–Beti, chanter et danser est caractériel. La music est employée pour son identité culturelle. Un vrai Beti est celui qui se distingue par ses capacités musicales. Les soirées au village au « coin du feu » étaient animées par des contes chantés. Et ceci était une véritable initiation à la music et à la philosophie, je veux dire à la critique.

VI       –           Evolution et perspective

Le Bikutsi a évolué, nous sommes partis d’un rythme simplement émotionnel où le modèle n’était pas différent de celui des femmes pleureuses professionnelles de l’Ouest, dans lequel la forte intuition du chœur donnait de répondre aux initiatives de la chansonnière et l’on pouvait enfin obtenir une pièce plus ou moins cohérente. Ceci est essentiellement heuristique. Ensuite ce modèle émotionnel et heuristique est devenu traditionnel. Ici, on pouvait composer des pièces plus savamment et ceci pratiquement pour toutes les couches sociales Fang–Beti. De nos jours, le Bikutsi est moderne et joué par toutes les tribus, toutes les races. Il préside aujourd’hui aux destinées musicales de notre pays et dans le monde. Depuis quelques années les distinctions les plus élevées sont ravies par les artistes musiciens du Bikutsi. Ces derniers sont adulés par toutes les foules. Il est souhaitable que les artistes musiciens du Bikutsi se mettent davantage au travail afin de se maintenir au sommet car « il est plus facile d’y arriver, mais s’y maintenir est tout autre chose ».


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