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Charmes et Interdits
(Biañ a Bityi)

L’étymologie populaire oppose et unit en même temps l’injonction négative et le bien fait issus des puissances invisibles,  sous la forme de l’interdit (étyi) ou chose à repousser, s’abstenir et du charme magique, « biañ ». L’homme qui respecte les interdits et se procure les « mebiañ » met de son côté tout le pouvoir possible.

L’acquisition de tout charme magique se paye par le respect d’un interdit. Un charme ne va jamais sans interdit fâcheux. (Mbamba biañ te suu mbia étyi).

Il est parfois interdit aux femmes enceintes chez les Fang de manger certains animaux qui pourraient avoir des répercussions immédiates sur le nouveau–né. Nous avons par exemple le serpent, la biche, la tortue et d’autres encore, il faut noter que l’action ici est menée par le biais des sorciers.

Pour se défendre contre certaines attaques, on fait usage de la pharmacopée : « l’akom » groupé autour de « l’herbe à sorcier » « beyem élok ». Considéré comme le « biañ » par excellence qui commande tous les autres. Ses feuilles s’agrandissent pour servir de bouclier contre les attaques ennemies. A défaut on emploie le « dibi élok », l’herbe des ténèbres dont les feuilles, vertes d’un côté, violettes de l’autre trahit la nature ambiguë.

Certains villages Fang–Beti possédaient également des totems (minkuk). Cela pouvait être un serpent, une panthère, un lion. Il était ainsi prohibé toute consommation de ces animaux à ces peuples. Les animaux étaient considérés comme des protecteurs, des médiateurs.

La tradition orale, et certaines sources écrites nous révèlent que la Famille Monamvom Ze (Mfou’ou Ze) (Ango Mfou’ou) à Tchangué possédait deux totems qui servaient de protection et d’attaque contre l’ennemi : le serpent noir et la panthère. Il s’agirait en fait des ancêtres revenus sous forme animal pour veiller sur ses petits fils.

Notons que les totems étaient inoffensifs et par ricochet ne devaient être attaqués. Selon un témoignage, la panthère aurait été abattue par un certain Kane Monamvom, fondateur du quartier Mekok à Tchangué à 28 kilomètres d’Ebolowa, Province du Sud–Cameroun. Et le sort qui lui a été réservé fut sans appel : « Toute la grande famille Kane Monamvom devait enfanter des déséquilibrés mentaux ». Fait qui se vérifie jusqu’à nos jours.

Témoignage :

« Alors que votre éditeur, Koulou Adrien était en classe de 5ème au village, mon père tua un serpent noir, totem de la famille Monamvom Ze (Mfou’ou Ze), j’avais un ami au nom de Zanga Pierre D. qui devait partager le repas fait de la viande de serpent noir avec moi alors qu’il savait qu’il était strictement interdit aux descendants de Monamvom Ze d’en manger. Après avoir fini le repas, ce petit–fils de la famille Monamvom Ze a été attaqué subitement, c’est–à–dire dans les 24 heures qui suivaient, d’une grande éruption de teignes, de gales, de violentes douleurs abdominales, juste parce qu’il avait transcendé l’interdit. Il ne fallut que l’intervention d’un notable pour lui faire des bains faits à base de feuilles et d’écorces d’arbres ».

C’est dire ici que les interdits, pas une simple spéculation, quiconque transcendait celle–ci était frappé par les forces ancestrales.

La fonction classificatoire des interdits est évidente. Ils permettaient les non–initiés, enfants esclaves, adultes, aux femmes, la nourriture étant le discriminant social principal dans cette société, où l’acte de manger occupe le centre symbolique relationnel, puisque sorcellerie et sexualité y sont rapportées et que la qualité sociale se traduit par la qualité des aliments.

Le rituel « So » lève la plupart des interdits concernant les animaux sauvages que le jeune homme devenu guérisseur chasseur est désormais en principe capable de tuer lui–même des anthropoïdes ou le léopard, faculté nouvelle que résument les deux animaux éponymes du rituel l’antilope (So) et le serpent python (Mvom).

Cependant, il faut attendre d’être marié, autrement dit d’être installé et soi–même propriétaire d’animaux domestiques, pour avoir droit au kâbad, kabat, c’est–à–dire à l’ovin, ou caprin et il faut attendre être nyamôtô (initié, âgé), pour se voir conférer par les autres. Le droit de manger la vipère dont la possibilité agressive et les concrétions graisseurs font l’aliment noble et délectable par excellence.

D’autres mets sont réservés aux vieillards parce qu’ils n’ont plus grand–chose à perdre. Ainsi, les pattes de poulet rendraient les jeunes fatigués, fainéants et ridés.

Le vieillard qui n’a plus rien à faire qu’à se reposer peut en manger, ainsi que la tortue, victuaille succulente réservée aux vieux et aux vielles, qu’elle évoque à la fois par son apparence et par la sagesse qu’on lui prête. Il existe cependant des interdits qui demeurent toujours respectés par tous. Ce sont des animaux qu’on ne mange pas juste à cause de la laideur et liée à la mort. Comme l’ « awun », personne ne mange non plus le caméléon, ni le lézard à cause de leur lien légendaire avec la mort, ni les hiboux qui pourraient, ni le contenu des défenses d’éléphants, mou et amer qui rendraient impuissant, ni les crapauds.

A côté des interdits alimentaires, nous avons également des interdits moraux, ceux de la sorcellerie et de la sexualité : le vol, l’inceste et de l’épanchement de sang dans le lignage, ils constituaient une telle réglementation que TESSMAN note qu’il est tout à fait possible de ne pas y manquer. De fait, les souvenirs d’infractions (Minsem) abondent dans le mémoire des vieillards. Mais c’est peut–être au prix de cette réglementation tatillonne que l’ordre social d’autrefois subsistait.


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