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Le Sô : Initiation des garçons

Ière partie :


I – De l’origine du rituel

Le nom « So » désigne dans plusieurs dialectes beti–fang un animal, une antilope huppée à ventre blanc avec une raie dorsale noire, un animal rapide, donc difficile à attraper. Ce nom indique également un rituel autrefois pratiqué par les Beti ; rituel expiatoire et initiatique, il désigne une force de la nature, punissante, qu’il faut apaiser par l’offrande d’une victime consentante proche du coupable. C’est pourquoi nous verrons dans cette étude comment les initiés dépècent et mangent vif l’animal que se substitue au coupable, sans que cet animal qui aura été drogué pendant longtemps à travers la nourriture qui est donnée, sans que cet animal ne crie. C’est le signe de son consentement. Il faut cependant remonter très loin dans les récits légendaires de ce peuple pour retrouver son origine.

En effet, selon les traditions beti, le rituel so nait après la traversée de la Sanaga par les migrants venant du nord, sur les rives même du Yom. Selon la légende, après la traversée du Yom, sur le dos du grand python Nga Medza, les Beti font face à deux grands arbres (adzap : pour d’autres groupes, c’est un seul arbre fendu au milieu). La piste passait entre ces deux arbres sans qu’on puisse les contourner. Devant les arbres, régnait un monstre qui s’employa aussitôt à les charger, les menaçant de mort. C’est alors que devant la panique et l’effroi des arrivants ; un des leurs, un chasseur, l’affronta et le tua de ses lances. Il improvisa aussitôt sur le cadavre du monstre un chant qui sera le « chant du So », chanté lors de l’initiation et à la mort d’un grand initié. Les hommes découpèrent la viande et la graisse de l’animal qu’ils gardèrent dans leurs sacs, et ils les réservèrent aux seuls chasseurs qui comme l’animal tué avaient parcouru la brousse.

C’est le début des interdits. Pour permettre aux femmes et autres non–initiés de manger de la viande qui sera désormais tuée à la chasse, de façon générale, un rite fut fait. D’autres interdits s’étant multipliés et ajoutés aux premiers, les infractions ne tardèrent pas à survenir. Alors pour conjurer le malheur qui accablait le lignage et tout le groupe social du fautif, les vieillards allaient organiser périodiquement le so, durant lequel les infractions étaient publiquement avouées, et expiées sur l’animal sacrifié en lieu et place du coupable. Parallèlement, les jeunes étaient soumis à l’épreuve de passage au groupe des hommes accomplis. C’est la naissance de ce rituel que nous allons étudier.

Le rituel du so était le principal rituel des Beti. C’est lui qui organisait la société et donnait aux hommes le pouvoir de prédominance sur les femmes. C’était l’occasion pour les jeunes garçons de devenir un homme complet, c’était le centre de la vie religieuse et sociale des Beti. Le rituel stratifiait la société : au bas de l’échelle se trouve le non–initié ou profane, appelé « ébin », au même pied d’égalité avec les femmes, donc appelé à observer tous les interdits alimentaires imposés aux femmes, jamais consulté à l’audience sociale. Au milieu on retrouvait le candidat à l’initiation, le mvôn, futur homme plein. Et au sommet de l’échelle l’on retrouve l’initié, l’homme accompli, qui consomme les viandes interdites aux femmes et aux non–initiés, prend part et est consulté lors des palabres.
Rituel d’expiation et d’initiation, le so est un phénomène social net, et dont l’analyse ressort de multiples significations.

II –

1 – L’occasion du rite

Le rituel du So n’avait pas un calendrier préétabli qu’il fallait respecter à tout prix. Il intervenait lorsqu’un membre avait commis une faute : nsem, qu’il fallait expier lors des cérémonies. Il s’agit ici d’un bris d’interdit : interdit majeur concernant la société (exemple exogamie, exopolémie, pratique de sorcellerie) ou alors d’un interdit en liaison directe avec le so lui–mpeme (exemple : trahir les secrets du rituel, commettre l’adultère avec la femme d’un compagnon d’initiation appelé avus). Lorsqu’un homme était donc convaincu d’avoir commis une faute grave, ou alors un membre de sa famille, pour conjurer les malheurs qui pouvaient s’abattre sur cette famille –dont les maladies, les deuils – il allait trouver le zomoloa, officient principal, qui fixe la date du rite. Il sera désormais question pour le fautif d’organiser avec sa famille tout le nécessaire pour la réussite de l’événement. C’est lui également qui doit fournir parmi ses fils non–initiés ou ceux de ses frères, un asuzoa/asuzog/asuzo’o, tête de file du groupe candidat à l’initiation mais également chargé d’avouer le nsem commis par son parent. Une fois le nsem reconnu, et pendant que le fautif cherche avec les siens de réunir les biens nécessaires, le Zomoloa suspend les effets de la faute sur la famille incriminée ; et ce durant tout le temps des préparatifs. Durant ce temps également, tous les jeunes garçons du village en âge d’être initiés (12–14 ans parfois plus) sont recensés. Il faut préciser ici que l’organisation du so étant trop chère, les hommes moins nantis qui n’en pouvaient organiser profitaient de chaque occasion pour faire initier leurs garçons. C’est pourquoi chaque passage avait toujours des dizaines de candidats. Et pouvaient y prendre part également les jeunes des villages environnants. Pendant cette période de préparatifs, le fautif faisait donc un premier aveu au président du rituel (zomoloa). Alors pouvait avoir lieu la première phase. Enfin à propos du zomoloa, il est toujours étranger aux lignages en cause.

2 – La présentation des Mvôn

C’et à cette occasion que le tri des candidats aptes à subir les épreuves du so a lieu. Ceux qui sont jugés encore trop jeunes, sont écartés. Le célébrant principal assisté des autres initiés se charge d’attribuer des numéros aux candidats en commençant par l’asuzog, sans aucun doute le plus fort, de ce fait meneur d’hommes dans les guerres auxquelles ils prendront part. Chaque initié se voit aussi confié un candidat dont il sera le parrain ; il est son ésaa so/ésia so (père du so), chargé de le guider, de le tourmenter et de le torturer lors des épreuves. Le Mvôn devra l’appeler « père » et ne pourra jamais épouser sa fille. Pendant que les candidats étaient enduits de baa (poudre de padouk) sur tout le corps, par leurs propres mères, les parrains également s’en couvraient le corps. En fait, il s’agit pour les candidats comme pour les parrains de se faire beau autant que possible. Les parrains sortent de l’abaa du mkpwô so/mkpe so (le fautif), appuyés sur leurs cannes en procession. Le fautif, dos à dos avec le célébrant fait un nouvel aveu, public, en piétinant une calebasse dont les morceaux symbolisant les « minsem » seront jetés au loin par l’officiant. Pendant ce temps, sur un grand feu allumé dans la cour, on faisait les viandes interdites que les initiés se partageaient, après quoi les mvôn sortaient de derrière les cases, passaient par l’entrée de l’abaa pour une séance d’exhibition devant l’assistance. Elle se faisait au pas de danse, les initiateurs couverts d’obom (pagne d’écorce). Après plusieurs tours de la cour, sous les ovations de femmes et les salves des hommes, les candidats rentrent par où ils sont venus, ainsi que l’assistance. En somme, avant la phase de la corne du so, il y a une petite période de trêve.

3 – La trêve

Elle ne dure pas bien longtemps ; une à deux lunaisons. Pendant cette période, les candidats sont soumis à des ordalies, qui permettaient de désigner ceux des candidats qui iraient en brousse et ceux qui resteraient au village. Les jeunes déjà initiés profitent de cette période pour taquiner et provoquer les candidats qui n’ont pas droit à se fâcher. Ils remplissent des besognes ennuyeuses pour les autres jeunes et doivent parfois les payer pour ne pas ennuyer leurs parents. Pendant la même période, entre parents et voisins, l’on pouvait se faire des reproches, s’attaquer, critiquer l’autre dans son intégrité tant physique que morale. Car nous l’avons déjà dit, la période du so est une période de purification, d’expiation. Après le temps fixé, l’on pouvait désormais amorcer la phase du « nlag so ».

4 – Nlag so (corne du so)

C’est la première véritable cérémonie marquant le rite du so. C’est une étape qui requiert beaucoup de moyens magiques. Elle consiste à choisir un arbre (le plus souvent l’elelom (mytragine) que l’on va abattre et au pied duquel des cérémonies seront organisées. En effet, une fois l’arbre désigné, l’officiant accompagné des autres initiés se rendent auprès de l’arbre qui a été nettoyé tout autour. Le plus souvent, il s’agit de neuf personnes parmi lesquelles l’officiant principal, le fautif et les porteurs du sac de so. Arrivés au pied de l’arbre, ils plantent une corne de So (nlag so) dont l’intérieur est rempli de mebiañ (fétiches, médicaments). Un bouc est égorgé au pied de l’arbre, son sang aspergé sur l’arbre sous lequel le fautif, mkpwe so, l’organisateur vient encore se confesser. L’arbre s’appelle désormais « Ndzôm so », et à ses côtés on place une marmite médicinale (étog) qui contient différents éléments : écorces d’arbres : élolom, dum (fromager) qui donne la gloire au pays ; akom (le fraké) qui donne la durée, la longévité, éwomé/ewume (coulacée) donne la vigueur, la force, asen (parasolier) qui diminue la maladie. Puis s’ajoutent des herbes dont les initiés seuls détiennent le secret, les excréments des officiants, séchés auparavant ; ainsi que le sang de l’animal isolé. Une autre marmite contenant les mêmes éléments était préparée à l’endroit que les initiés choisissaient pour la construction de l’ »esam so » ; sanctuaire, les femmes étaient tenues désormais de ne plus approcher le lieu. Cette seconde marmite était ensuite enterrée à l’emplacement exacte du sanctuaire, à la lisière de la brousse. La corne plantée, après avoir indiqué l’endroit exacte où l’arbre va tomber, l’aveu du fautif obtenu, l’emplacement de l’esam choisi et béni par les officiants. Ceux–ci vont fêter la réconciliation, la prospérité future du village. La viande de la bête sacrifiée sera mangée par les initiés, qui retournent festoyer au village en laissant deux des leurs au pied de l’arbre. Ils les rejoindront plus tard. Il fallait désormais s’atteler aux préparatifs de la cérémonie d’abattage du ndzôm so. Il s’agira de chasser, de réunir autant que faire se peut des vivres que l’on consommera le jour de l’abattade du ndzôm so.

5 – Abattage

C’est une épreuve qui marque par sa réussite que le fautif a tout avoué sur son « nsem » ; elle marque également le pouvoir des initiés grâce à leurs remèdes de commander à l’arbre. La cérémonie se déroule en présence de tous. Autour de l’arbre, on attache une liane dans laquelle sont attachés des coqs. Dès la première entaille, les initiés prennent un copeau et le pose du côté où ils voudraient diriger l’arbre. Il est alors abattu. S’il tombe du mauvais côté, l’on saura que les offrandes sont insuffisantes ou alors le fautif n’a pas tout avoué. Si l’abattage es réussi, c’est–à–dire que l’arbre tombe selon le désir des officiants, alors on exulte, on entonne l’hymne ou le chant du so. L’on mange, officiants, candidats et assistants, ce qui a été prévu pour cela. Lorsque l’arbre ne voulait pas obéir, les initiés le frappaient avec des bouts de liane qu’ils plongeaient dans la marmite médicinale posée à côté. Cette entreprise de commander à l’arbre exprimait la toute puissance de la parole unanime. Après cette épreuve, chaque parrain faisait un tatouage qui consistait à une série d’incisions sur lesquelles on frottait la cendre mélangée à d’autres produits ; opérations très douloureuse. Ce tatouage était fait sur la nuque et constituait la marque distinctive du so qui faisait du candidat un mvôn, qui allait désormais être soumis aux épreuves du rituel. Avant ces épreuves qui se déroulent en brousse, les mvôn doivent couper les raphias encore refermés, les déposer sur la toiture du fautif. Ces raphias serviront à construire l’ésam so. Au cour de la même période, le fautif parcourt tout le village, et même ceux des environs dont les fils prennent part au rituel, pour une quête de biens ; matériels et alimentaires, qui serviront à payer l’officiant et les autres acteurs. Pendant cette même période, le zomoloa a envoyé les chasseurs en brousse pour une grande chasse au filet, à laquelle prennent part pour la première fois les mvôn, et dont la fin signifie le début des brimades des candidats.

6 – Les épreuves en forêt

Le but de ces épreuves est de faire des futurs hommes, des durs, courageux, vigoureux, capables de résister à la douleur sans faillir, sans pleurnicher. Car pour le Beti, un homme ne pleure jamais, cela est réservé aux femmes. Ce d’autant plus que chaque homme est un potentiel guerrier ; or la guerre est dure, cruelle, sans pitié. Ces brimades doivent bien sûr rester sécrètes, c’est d’ailleurs pourquoi on éloigne les mvôn du village. Ils devront conserver le secret une fois parmi les leurs. Parmi les épreuves, on peut citer : la bastonnade lors des parties de chasse dont chaque cuisse du gibier attrapé est remise à l’officiant principal. Ils sont appelés à danser la danse des petits animaux souvent imposée aux veuves lors des épreuves du veuvage, on les fait monter en haut de l’arbre à fourmis que les initiés prennent le soin de bien exciter, descendre de cet arbre tête basse. Les candidats vont ramper sous les lianes, les ronces, s’enrouler sur les épines… L’enfant dont le corps est désormais couvert d’éraflures de tous genres n’est plus tenu de s’approcher de sa mère. Durant ce même séjour en brousse, les mvôn s’attèlent à construire la cabane dont les brimades représentent la rançon que doivent payer ces derniers pour qu’elle devienne pour eux un lieu de purification, de protection et de renaissance. Il faut noter ici qu’une épreuve, celle du serpent–python était très symbolique. Elle consistait à bastonner et torturer les mvôn qui ne parvenaient pas à surmonter les épreuves : on disait alors que le python a avalé tel. D’autres épreuves, comme souffler dans l’anus des initiés (jouer de la trompette du so), prendre la posture du chasseur au repos (se maintenir dans les latrines de circonstances) devaient amener les mvôn à supporter toute situation qui se présenterait à eux. En un mot, les épreuves constituaient un véritable « chemin de croix » pour les candidats. Le retour de cette expédition en forêt se fait au rythme du chant du so, en tirant les lianes–serpents–pythons qu’ils ont coupé et dont usaient les initiés pour les bastonner. La rupture avec l’enfance était consommée. Durant leur arrivée, les femmes et les non–initiés ne devaient pas voir les mvôn ; ils devaient se cacher sinon celui qui violait l’interdit voyait son corps se couvrir d’ulcères et mourir si confession n’était pas faite. Les arrivants vont désormais s’atteler à la construction et la purifiction de l’esam so, le corps toujours fardé de poudre de padouk pour masquer les entailles et autres eraflures laissés par les sévices corporelles.

7 – Purification, l’édification de l’esam so

La purification de la cabane constitue sans nul doute la principale étape de sa construction. En effet, avec les piquets, les rotins ramenés de la brousse et les raphias laissés à sécher sur la toiture lors du départ en brousse, les mvôn avec les initiés vons construire la cabane, fermée coté village ouverte sur le Ndzôm so et faisant face à l’entrée du tombeau souterrain. Il faut maintenant la purifier.  La purification consiste à faire s’affronter les candidats d’aujourd’hui et ceux des initiations faites l’année précédente voire ailleurs. En effet, réunis dans la cabane, les mvôn en cours d’initiation sont attaqués, provoqués, insultés et défiés par les premiers initiés tous de blanc peints. Pour exciter les premiers, les arrivants soufflent dans la cabane de l’argile blanche mélangée à du piment ; ce « gaz lacrymogène » va enivrer les protagonistes qui vont se battre à l’aide de machettes, lances, haches et verges. Parfois c’est au sujet de la nourriture que les étrangers tentent de manger seuls. Le zomoloa ; officiant principal fait durer les affrontements selon son bon vouloir. Après ces affrontements et démonstrations de forces et de courage, les mvôn vont observer entre eux tous les interdits signalés au début de cette partie.

8 – La fête de Ndzom so

Précisons que l’arbre abattu lors de l’expiation de l’organiteur n’était pas abandonné en brousse. Une partie de son tronc était coupée, sculptée et ornée par un homme désigné par les initiés. La sculpture représentait d’un côté un chasseur armé d’un fusil, et de l’autre un léopard, un serpent… Le jour de la fête donc, les initiés partent en brousse chercher le ndzom, en chantant le chant du So, pendant que les femmes et les profanes se cachent. Les mvôn étrangers quant à eux dansent dans la cour, au son du balafon, de la flûte et de tambours. On place le Ndzom au centre de l’esam, des lianes le reliant aux murs de la cabane et lui–même débordant par sa hauteur la cabane. Une échelle permet d’y accéder de l’intérieur du sanctuaire. Les Mvôn en cours d’initiation vont se baigner très tôt le lendemain, se farder de poudre de padouk ; ceints et couronnés de feuillages, ils vont danser devant le ndzom, devant toutes l’assistance également. C’est au cours de cette fête que beaucoup de jeunes (y compris les candidats) rencontraient les femmes qu’ils fréquenteront par la suite ; à la fin de cette célébration, les mvôn entraient dans l’esam et étaient coupés de la vie publique pour une longue période encore. Pour l’entrée, après une dernière exhibition dans tout le village, et loin du regard des femmes, les parrains procédaient chacun à une série d’incisions dorsales sur son candidat, puis le transportait nu, sur ses épaules, le visage contre le dos du parrain et la tête vers le bas jusqu’à l’esam. C’était la réclusion définitive des candidats qui allaient recevoir un enseignement pour parachever leur initiation.

III – Deuxième partie : La vie dans l’esam

  1. Epreuves

Ces épreuves ont lieu dans la cour du village où toutes les femmes ainsi que les profanes ont été chassés, éloignés à une distance respectée. Il s’agit pour la première épreuve de passer derrière les cases du village, en courant, en se faisant cingler le corps par les initiés–parrains qui se sont cachés au préalable tout le long du parcours. L’interdiction est de traverser la cour du village, où un des hommes dansait nu, une pierre solidement attachée aux bourses, entre les jambes. C’est l’épreuve du « balancement des bourses ». Le candidat qui tentait de traverser la cour souffrait l’éléphantiasi des testicules. Le trajet finissait dans l’esam, où les candidats recevaient à manger de la viande tuée lors de leur partie de chasse au filet en brousse. Pendant toute cette réclusion à l’esam, un amimal (ovin ou alors caprin) est attaché à l’esam, nourri par des herbes spéciales mélangées aux écorces spéciales. Par cette première épreuve, les candidats doivent supporter la douleur des coups et sévices sans broncher, comme l’était destiné à faire l’animal dont nous venons de parler.

La prochaine épreuve sera celle de la « réception du colis ». Le colis en question éait des nids de fourmis à la piqûre très douloureuse, avec des orties dont les poils inoculent un liquide caustique. Cette épreuve se déroule en brousse. Après celle–ci, les initiés se précipitent sur l’animal qui a été châtré, nourri spécialement depuis le nlag so, le dépècent et le mangent vif, chacun prenant soi d’en prélever un peu de graisse avec un os, qui avec d’autres éléments sont placés dans le « sac de so » de tous les initiés qui l’ont consommé. Pendant que les initiés prennent la viande du « so », la graisse est remise aux candidats. Et si cette « graisse » se compose des fourmis dont il était question plus haut, des feuilles d’orties, de l’huile de palme, banane douce ; chez certains groupes on y ajoutait des herbes, des écorces et des excréments. Quant à la viande, mangée dans l’esam, le fautif, organisateur reçoit les intestins et la tête et en distribue à tous ceux de son rang. L’on disait que le mvôn était mort et le « So était considéré comme fini ». Cependant les candidats n’étaient pas sortis de l’esam.

En effet, le lendemain de la consommation de la graisse de se par les candidats, ils sont appelés très tôt à subir l’épreuve de la « poursuite de l’initié », il s’agit pour eux, le chef de file en tête, de poursuite l’un des initiés (et toujours le plus habile) à travers fourrés, troncs d’arbres, ravins ; bref tous les obstacles que présente la brousse. Il s’agit d’imiter le porc–épic, le potamochère, l’antilope anarchée. La course vient s’achever à l’endroit de la cabane où s’ouvre son enclos, ou sa palissade.

Les candidats sont maintenant prêts à passer le tomber souterrain.

Pour le passage dans le souterrain, il s’agissait de traverser un souterrain que les initiés avaient creusé derrière l’esam, et garni d’épines, d’orties, de fourmis, de gousses urticantes. Les candidats bien que torse nu, se courent le visage et portent un étui penieu pour se protéger les parties vitales. Tout le  trajet  du souterrain, des initiés sont postés avec des paquets de fourmis, et de feuilles urticantes. Les candidats étaient néanmoins conseillés par leurs parrains avant le passage sur les erreurs à ne pas commettre une fois dans le souterain. Tous les obstacles franchis, chaque candidat en sortant du souterrain lève le bras en criant le nom de son père, comme on le faisait lors d’une victoire (s’en était bien une). Il courait pour venir poser la main sur le toit de l’organisateur cependant que le chef de file tranchait d’un coup de machette un bananier dont le régime devait être consommé pour lui et ses camarades. Tous devaient ensuite se rendre à l’esam pour goutter la graisse du so (avons o) où on mêlait tous les animaux interdits aux profanes et aux femmes : l’antilope so (principal élément du rituel), le varan, porc–épic, potamochère, ovin … Pendant que les candidats mangent ce tabou, l’organisateur (fautif) est conduit vers la marmite médicinale qui était placée près du ndzôm so, où l’on laissait pourrir les entrailles et excréments de tous les animaux tués lors des parties de chasse. Il est aspergé de ce mélange et son nsem était considéré désormais comme remis, expié. Après ces cérémonies, les candidats étaient soumis à des incantations de bénédictions et de malédictions contre tous ceux qui leur voudraient du mal. Ceux venus des environs s’en allaient.

Pour ces candidats à l’initiation trop fragiles encore qui n’ont pu prendre part à la « poursuite de l’initié » ; et encore au passage dans le souterrain, on les soumettait à une épreuve appelée « So atsin eson » (le So au pied du sissongo). Elle donnait la permission de manger les aliments interdits, mais dispensait du prestige qui s’attachait à ces deux épreuves occultées. Quant à l’épreuve proprement dite, consiste à s’enrouler sur des feuilles de bananier posées au sol et saupoudrées d’orties urticantes, de fourmis et de gousses qui grattent le corps et le mettent en feu. On dit alors que le candidat  a « mangé la peau du so ». Lorsque le candidat se relève, on lui remet une tige de sissongo ; d’où le nom de l’épreuve.

Au sortir, tous les interdits alimentaires et ceux en rapport avec le groupe sont rappelés aux candidats, et le sceau du secret scellé. Car les femmes et les profanes ne sont toujours pas de retour au village et ne doivent rien savoir sur le so.

Les désormais initiés sont parés de divers objets : dents de panthères, colliers divers. Ils doivent cependant encore rester en brousse un certain, pour faire disparaître toutes les traces laissées par les sévices corporelles et parachever les enseignements des vieux. Durant cette réclusion, ils chassent, pillent les villages voisins en secret, provoquent et se battent : il faut bien prouver qu’ils sont désormais des hommes. La deuxième phase de la réclusion est consacrée à l’exhibition, dans les villages, tout parés, sous la direction des initiés. C’est durant cette période qu’ils peuvent aussi visiter un « esam so » ailleurs, y faire tout le désordre qu’ils voudraient. Cependant, pendant cette réclusion, les mères continuent de venir déposer des vivres sous les murs de la cabane. En somme, le temps de réclusion est une période de récupération, mais marquée par l’agressivité des candidats : ils sont craints, violents, hargneux. Durant toute cette période, les mères n’ont aucun droit de voir leurs fils. Même en cas de décès durant la réclusion qui durait longtemps, seul le père ; initié lui aussi, était tenu au courant. La mère restait dans le black out total, attendant le jour de la sortie.

2. La sortie de l’Esam So

Le jour où les candidats arrivent au village, ils sont tous fardés d’argile blanche, coiffés de la couronne guerrière de plumes multicolores. Leurs accoutrements durant le séjour en forêt est abandonné dans un cours dont les femmes sont tenues durant une période à elles indiquée, de pécher et d’en manger le poisson. Le jour de la sortie est jour de fête, ils sortent voutés sur leurs cannes et font neuf fois le tour du village. Ils vont petit à petit abandonner le blanc de la sortie et reprendre le rouge du baa. Avec cette sortie, le désormais mkpangos/mkpwangos reçoit des protections contre des malfaiteurs visibles et invisibles : son sac, sa corne, sa flèche, toutes sortes de talismans contre le vol, la sorcellerie… Au terme de ce long parcours initiatique, quelles interprétations peut–on dégager du So.

3. Interprétations

Superficiellement observé, le So peut apparaître comme une fête, une occasion pour les vieux de s’empifrer de nourritures, en infligeant des peines aux jeunes alors que la faute était habituellement d’un adulte souvent initié. Il n’en est pourtant pas le cas. Nous avons déclaré que pour le Beti/fang, la vie se résumait et ne se réalisait que par rapport au groupe, dans le groupe et pour le groupe. C’est pourquoi un « nsem » commis par un tiers engage tout le lignage et l’affecte entier. C’est pourquoi le rachat et l’expiration sont aussi collectifs, pour remettre l’ordre social en place. Cette solidarité aussi bien dans la joie que dans la peine se montre quand le fautif doit payer la « hutte » ; c’est tout le village qui participe lors de sa quête. Et l’initiation qui survient à l’occasion de l’expiation d’une faute est également collective. Et d’ailleurs les compagnons d’initiation ne forment plus qu’une seule et même personne.
A côté de cette « rédemption » du « perdu », le rituel so constitue une sorte de « service militaire », de passage pédagogique, une entrée dans la nouvelle société des hommes accomplis, la séparation du monde des profanes et l’agrégation au cercle des membres du cercle des hommes, capables de défendre le groupe et de sagesse. Le jeune à initier étant le patriarche de demain appelé à diriger comme aujourd’hui son père devait apprendre l’endurance, à surmonter la peur et la naïveté, à être impavide et sceptique : un vrai homme.
Le rituel du so constitue également un passage cosmique. C’est une alliance faite entre les mvôn et les ancêtres, leur passage par le « soñ si » (tombeau souterrain) est une mort symbolique, une descente vers les morts, les ancêtres. Ceux–ci résidant dans la forêt (cours d’eau, arbres) une bonne entente et la familiarité avec les mvôn sont nécessaires à ces derniers, indispensables, à ces désormais chasseurs–guerriers.

Enfin le So apparaît comme un enfantement à la société des hommes. En effet, les hommes jalousent les femmes qui ont la faculté de mettre au monde, de pouvoir façonner un être humain, les hommes donc opèrent une sorte de dénégation de la capacité naturelle des femmes pour ne reconnaître comme primordiale que la reprise culturelle du phénomène dont l’objet est le seul être complet qui est le garçon et son auteur le père. C’est l’homme ici qui donne vie à un « homme accompli » ; un « vrai », tout comme il crée le village. C’est ce qui justifie l’usage récurrent des excréments utilisés pour la fondation d’un village, la création d’un lignage. Les multiples insultes à l’adresse de la mère sous l’instigation de l’initiateur prouvent bien la méprise envers la femme dès l’initiateur. Le parrain, « père du So » apparaît alors comme le géniteur social de l’enfant. Et le So par cette parthénogénèse crée une société mâle de guerriers–chasseurs, il introduit au club des « hommes faits ».


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