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Interprétation du Rituel et de la Formule de Bénédiction Chez les Beti–Bulu–Fang

Le concept de bénédiction relève d’un aspect très important de la religion Fang–Beti. En effet, bénir est un rite religieux, qui consiste à extirper un individu ou un groupe d’individus des méandres de la malédiction, donc de la malchance, héritée d’une faute grave (bris d’interdit) ou de la désobéissance envers son parent. Le rituel pour mieux le saisir demande à examiner plusieurs aspects y afférents : acteurs, leur rôle, les gestes, les paroles, le moment… avant d’esquisser une interprétation du rituel.

Avant d’entrer dans le vif du problème, il faut d’abord comprendre pourquoi parle–t–on de « rite de bénédiction » en d’autres termes, quelle est la raison d’être du rite ?

Dans nos premiers articles, nous avons signalé que l’ancêtre occupait une place d’une grande importance dans la conception du monde du Beti–Fang. C’est lui qui a créé le groupe social, c’est à lui que l’on s’adresse pour avoir la paix, la santé, l’abondance de récoltes, en un mot la réussite. C’est lui qui en fait est garant du bien être de l’individu et du groupe.

Transgresser un interdit est par conséquent lui désobéir, ainsi que son représentant/remplaçant sur terre : le père (et la mère), et par déduction c’est appeler la malchance, la disette, le déséquilibre social, l’échec en amour, en affaires… En un mot c’est mourir moralement.

La seule personne habilitée à redonner la vie reste donc celui là même qui est victime du mauvais acte : l’ancêtre c’est–à–dire celui qui l’a remplacé à la tête du groupe (familial ou social), car c’est lui seul qui peut donner la vie, libérer du poids de la faute : et les paroles prononcées pour la circonstance montrent de manière implicite cette renaissance du fautif.

Une fois que la faute a été commise, le parent le plus souvent pour exprimer qu’il maudit le fautif avale la salive et retient en même temps le souffle. Il retire par ce fait le souffle qui maintient le fautif en vie ; car c’est lui qui donne la vie, c’est lui seul qui peut donc la retirer selon la conception Beti–Fang. Pour lever cette malédiction, il doit donc expulser ce souffle, et cette salive avalés, d’où prononciation des paroles particulières, chargées de signification. Il peut associer ses frères et sœurs à ce rite qui n’a pas besoin d’un lieu spécifique ; se déroulant le plus souvent dans la cour.

Pour ce qui est du moment, le rite de bénédiction a lieu tôt le matin, avant que le soleil ne lèche la rosée sur les herbes. Le petit matin renvoie ici au commencement, de la vie, du monde, des temps. En accomplissant ce rituel à ce moment, le célébrant confond ses paroles à celles du verbe qui fit l’ordre des choses, la vie du néant, ce rituel ressort ce qui fut tout au premier matin du monde, à l’inverse du chaos primordial que le fautif par son acte a tenté de réinstituer. Le célébrant, qui est à jeun au moment du rituel travaille donc à l’aurore du temps, pour refaire un nouvel homme, libre de toute entrave, de tout désordre ; il rétablit l’ordre. Cet aspect ressort clairement la religiosité du rite de bénédiction chez les Fang–Beti. Cependant avant toute cérémonie, le fautif aura au préalable offert un présent (de préférence un bouc) à son parent, par l’intermédiaire des autres personnes de la classe d’âge de ce dernier, car il ne peut directement s’adresser à lui. Puis le célébrant va se procurer du matériel nécessaire pour la circonstance.

Les paroles ; elles ne sont pas figées ; elles sont de plusieurs versions, mais le fond ou le sens principal restant le même, car reposant sur certains éléments primordiaux dont nous essayerons d’expliquer le sens, la signification.

Le père ou le célébrant mélange une fleur de bananier non épanouie ; symbole d’une vie non encore souillée par le mal, la désobéissance aux ancêtres donc aux parents, aux interdits, cette fleur pilée est mélangée à la poudre de padouk rouge, symbole de vie. Ce mélange est enduit sur la poitrine du fautif, puis le célébrant crache à ses pieds en expirant, pour donner la vie une nouvelle fois à son enfant ; car, le crachat en jaillissant d’une bouche à jeun confère au verbe la pureté du discours prononcée.

Dans nos recherches, nous sommes entrés en possession de 5 (cinq) versions de paroles de bénédiction ; de ces cinq versions, nous avons essayé de ressortir une version qui fait apparaître tous les contours du discours. Ainsi, la formule de bénédiction que nous avons ressortie est la suivante :

J’enlève comme on enlève
Un gros morceau de cuivre
Toutes les transgressions.
Je redresse comme on redresse
Un gros morceau de fer.
Je rends droit
Comme une flèche d’arbalète
Je prends la colonne vertébrale du chien mort.
Je ramène mon fils des lieux sales
Je te conduis vers des lieux propres
Je tire mon fils des malchances
Je nettoie
Comme on nettoie les teignes
Que tout soit complètement  enlevé !
Que tout soit complètement nettoyé !
Quelle qu’ait été la destruction.
Que tout s’en aille en aval de la rivière !
Tout est vraiment effacé !

Pour expliquer cette formule que nous pouvons appeler « standard, nous préférons procéder par rubriques ; chaque rubrique ayant un sens particulier.

« J’enlève comme on enlève
…..
…..
Un gros morceau de fer.

 

Le père en prononçant ces paroles laisse entrevoir ce à quoi ressemblent le mal causé, et surtout l’action qui sera sienne et l’importance de celle–ci. Il faut d’abord comprendre qu’autrefois, du temps des anciens, beaucoup de Beti–Fang portaient au coup, aux bras, aux pieds de gros anneaux de cuivre qui entravaient grandement les mouvements. C’était principalement le cas des esclaves et des punis. A cause de sa faute, le coupable avait des difficultés dans sa vie, ses entreprises, et il avait besoin d’être soulagé de ce fardeau, pour retrouver la mobilité. Par la bénédiction reçue du père (ou de la ère), l’enfant va recouvrer la santé spirituelle, morale.

En outre, la faute ou la mauvaise action rend son auteur infirme et impropre à toute initiative heureuse, il est déformé, tordu ; par son action donc, avec la bénédiction des ancêtres, le père redresse l’existence de son enfant, il redonne forme à ce morceau de fer, il ramène à la vie, à l’ordre le fils plié, courbé sous le poids de sa faute

« Je rends droit
Comme une flèche d’arbalète ».

 

Par ses mauvaises actions, l’enfant a dévié, et il est coupé de sa source de vie. Pour cela, le père doit le mettre sur le chemin de la droiture qui est la recherche permanente du bien, fidélité aux interdits, respect des lois laissées par les ancêtres ; pour que comme la flèche d’arbalète, qui est travaillée pour aller au but, l’enfant soit utile pour le groupe social.

« Je prends la colonne vertébrale du chien mort ».

L’animal ici, ayant vécu avec les humains, a hérité d’une certaine humanité, contrairement aux animaux sauvages qui ne peuvent valablement remplacer l’homme dans le sacrifice. Car ici, il y a recherche d’identification entre l’humain et l’animal immolé pour plus d’efficacité.

« Je ramène mon fils…
…..
….
Comme on nettoie les teignes ».

 

Par son action, l’enfant est coupé de l’ordre social et religieux, il est dans la souffrance morale, la mort spirituelle, l’existence sans issue. Et il doit être ramené dans l’ordre et la paix et cela par son repentir et sa soumission à la volonté des ancêtres.

En outre, son état qui s’apparente à la teigne ; puante et gluante, état de putréfaction morale doit être nettoyé, lavé, purifié. Il s’agit ici de purifier sa conscience, d’ôter de celle–ci le poids des mauvais actes posés, mauvais actes qui ont accumulé la malchance qui maintenant menace l’existence morale de l’individu et par lui du groupe social. Car nous l’avons toujours souligné l’individu est responsable du groupe qui l’est également de lui.

« Que tout soit complètement enlevé !


Tout est vraiment effacé » !

 

Ces paroles sont tel un souhait, un ordre, une recommandation. Le père par son pouvoir géniteur est capable de commander à la malchance, aux turpitudes qui entravent l’action de son enfant. Celui–ci se retrouve prisonnier, malade, immobilisé dans ses entreprises. C’est pourquoi celui qui lui a donné la vie ordonne à ces liens de libérer l’enfant, même s’il est écarté du chemin, son géniteur se charge encore de son retour au bercail.

Cependant, ces dernières paroles sont encore et surtout un constat de satisfaction, de réussite, de victoire ; victoire sur les turpitudes, la malchance. C’est l’expression même de la certitude ; tout ce qui a été dit, « quelle qu’ait été la gravité du mal », s’est réalisé. Le fautif, revenu des abimes, des tourments, des échecs, réapparait à la vie, il s’ouvre devant lui une nouvelle vie, d’espérance. « Tout s’en est allé en aval de la rivière », et le temps d’une nouvelle existence est venue, celui de la régénération, de la réussite, de l’harmonie avec les ancêtres, la purification est là pour faciliter le cheminement vers les ancêtres.

La bénédiction, plus que tout autre rite est l’expression même du pouvoir religieux du géniteur sur la progéniture. Par la magie du verbe, de la parole, le mal est réduit à néant, le fautif est redressé, transformé ; et le père pose l’ancêtre qui fonde le culte, l’espérance d’une vie future meilleure.


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