Accueil | Boulou | Cameroun | Contes | Photos | Culture Vive |

Présentation Actuelle de la Société Beti–Fang

Bouleversements observés dans la société beti

La rencontre entre l’homme blanc et le Beti s’est faite sur plusieurs aspects de la vie au détriment du dernier cité. En effet, que ce soit avec le missionnaire ou que ce soit avec l’administrateur, l’homme blanc a tôt fait de montrer au Beti que ce dernier est un barbare, un sauvage qui devait être sauvé de la déperdition, qu’il devait être civilisé.

Quant au missionnaire, il a tout fait pour déposséder l’homme Beti de ses forces de protection, de fécondité, de richesse, le Beti devait être extirpé des méandres du satanisme, des croyances et pratiques cannibales. Le missionnaire use pour cela de la confession pour entrer au cœur des sociétés et percer le secret des rites et rituels.

Ainsi bousculé, déboussolé, désorienté et confus sur le fondement même de sa philosophie de la vie, le Beti est tombé sous le pouvoir de manipulation du « nouveau venu », parfois appelé « Nnanga Kon », c’est–à–dire « le fantôme blanc ».

Fort de cette ascendance, le colonisateur par exemple fait remplacer le « mbi–ntum », porte–parole, patriarche et chef de famille, soucieux du bien–être des siens, de l’équilibre familial, protecteur des traditions, de la morale et de l’éthique. Il est substitué par  le « chef » de village ou encore le « chef supérieur » ; concept inconnu des Beti, véritable auxiliaire et dévot de l’administration, avide des  cadeaux et des honneurs accordés par le maître. Ce sont ces fabrications du colonisateur, espion et traitre vis–à–vis des leurs, chargés de renseigner ceux qui les ont fait « rois » ou « chefs », qui sont les premiers à se tourner contre les coutumes et traditions Beti. Ainsi Charles Atangana Ntsama, « chef supérieur des Ewondo » fera–t–il interdire le rituel « So » dans tout le pays Beti sous son commandement.

L’on se rappelle encore que dans les écoles publiques et missionnaires, l’allemand et le français sont obligatoires dans l’enceinte de l’établissement, tandis que les langues maternelles, (qui connaissent aujourd’hui une grande promotion dans les ministères en charge de l’éducation) péjorativement appelées « patois », sont proscrites. Et beaucoup de nos parents se rappellent encore du « symbole » ; carton portant des inscriptions injuriantes, ou alors crâne de singe attaché à une corde et accroché au cou de l’élève qui a parlé le « patois », (langage des petits animaux) dans la cour de l’école.

Tout cela pour apprendre au jeune élève à avoir honte de sa langue, de sa culture, en un mot de lui–même. D’où l’abandon presque total de ses coutumes ; ce qui fait qu’aujourd’hui, l’homme Beti n’a plus de la vie des anciens qu’un vague souvenir, parfois aussi alimenté et présenté par l’occidental, celui–là–même qui est la cause de la déperdition du Beti.

De là, tous les aspects de la vie seront complètement chamboulés, transformés, au point où il est maintenant courant de rencontrer des vieillards Beti–Fang, incapables d’expliquer au jeune la signification de la danse ésana/ésani lors d’un deuil ; ou encore de voir des querelles éclater au sujet d’un veuvage ou d’une veuve jugée « rebelle », « récalcitrante » par sa belle famille.

La générosité, le sens du partage, du respect de l’aîné, de l’amitié, de la responsabilité du groupe sont aujourd’hui inconnus du Beti. Il sera donc question dans la série d’articles à suivre, de présenter les différents aspects déjà analysés sous leur configuration actuelle. Il s’agira ainsi de voir comment se pratiquent de nos jours les cérémonies de mariage, de veuvage ; en un mot il s’agira de passer en revue tous les aspects déjà signalés dans notre étude.

 

Changement du cadre de vie

Ainsi le premier aspect à avoir changé est le cadre de vie. Tout au long de notre observation, nous avons signalé le Beti ancien vivant dans un village au cœur de la forêt, village traversé par une piste ; donc les déplacements se faisant à pied. Ensuite son habitat traditionnel se présente avec des murs en écorces d’arbres, ou en terre battue, des toits faits en nattes de raphia, et qu’il faut changer tous les deux ou trois ans.

Mais avec l’arrivée des occidentaux, qui a facilité l’amélioration des modes de vie, le cadre de vie du Beti a changé, comme il est d’ailleurs le cas des autres peuples en Afrique et au Cameroun. Il est ainsi facile d’arriver dans un village Beti et de trouver des cases en terre battue avec des toits en tôles ondulées. Parfois les murs sont en planches sciées. L’intérieur des cuisines a beaucoup changé, au point où l’on peut trouver des cuisinières, congélateurs et autres bouteilles de gaz dans une cuisine d’une femme Beti. De même les ustensiles autrefois en terre cuite, ou en bois ont presque disparu, laissant place à une vaisselle moderne en aluminium, acier…

Du côté des hommes, l’abaa, autrefois sanctuaire des hommes, des sages et vieillards, a disparu dans certains villages. Et dans le cas où il est encore construit, il devient une case à palabres, fréquentée pour traiter d’un problème qui appelle tout le village : campagne de vaccination, meeting politique, application du droit coutumier, etc… Les hommes de tels villages prennent désormais leur repas dans leur case lorsque ce n’est pas à la cuisine. Cela explique en partie la perte du sentiment d’appartenance à un groupe, c’est ce qui explique aussi le fait qu’actuellement l’enfant est devenu celui d’un tel, alors qu’il était l’enfant de la société. Autre aspect qui a changé dans le cadre de vie des hommes Beti, les meubles dans la maison. S’il est encore courant de trouver des fauteuils en rotin, des chaises et tables en bois non travaillés, il est également facile de trouver dans la case d’un Beti vivant au village, des meubles de luxe travaillés en ville, surtout chez des paysans propriétaires de grandes plantations de cacao.

En outre, parlant du cadre de vie, beaucoup de groupes Beti et peuples vivent aujourd’hui en ville (Yaoundé, Sangmélima, Ebolowa, Monatélé…), d’autres vivent sur de grands axes routiers reliant deux villes (Awaé : route Yaoundé–Mbalmayo) ou alors desservant le Cameroun et un pays voisin (Ambam : route Yaoundé–Ebebiyin en Guinée Equatoriale ou route Yaoundé–Abang–Minko au Gabon). Cette situation explique d’ailleurs la rapide amélioration du mode et du niveau de vie des populations Beti, mais aussi cela explique l’adoption des habitudes et des pratiques autrefois répugnées des Beti (cas de la prostitution).

Changement des liens de parenté

S’il est indéniable que le Beti a conservé les liens de consanguinité, il est également irréfutable que ces liens de parenté ont souffert de « l’occidentalisation » des habitudes. Le Beti reconnaît encore ses oncles et tantes, beaucoup plus ses grands–parents maternels et paternels. Seulement à mesure qu’on descend vers les cousins et cousines, les liens de consanguinité s’amenuisent.

Au village, les signes ne sont pas encore très visibles, mais pour les Beti qui se retrouvent aujourd’hui en ville, la parenté a tendance à épouser le modèle occidental. Il est maintenant courant de voir des Beti dont les villages sont devenus des villes, incapable de reconnaître leurs cousins voire leurs neveux.

Un autre phénomène cher aux anciens Beti, mais aujourd’hui chamboulée est la relation oncle maternel–neveu. En effet, l’influence des oncles maternels trouvait autrefois son fondement dans le fait que c’est l’oncle maternel qui était le pourvoyeur de la richesse de son neveu. C’est auprès de l’oncle que le neveu partait «manger du remède de la richesse » : Biañ akuma. En outre, c’est dans le village maternel que le neveu venait au monde, parmi ses oncles qui le « préparaient » à faire de lui un « mfañ mbod ». L’oncle par ce fait avait donc un certain pouvoir sur son neveu tout comme le neveu avait des droits élargis chez son oncle. Tout cela ayant changé, les oncles ont perdu de leur influence, tout comme les neveux se retrouvent impuissants chez leur oncle. Parfois les cousin (fils de l’oncle) n’entendent pas voir un enfant qui a son père, donc ses droits sur les biens de son géniteur, venir faire du gaspillage chez eux. Ainsi l’on peut désormais prendre part à autant de deuils qu’on le voudrait, on ne verrait jamais les neveux faire un quelconque gaspillage ; car le risque de voir rouspéter les fils du défunt existe, si ce n’est le risque d’être traduit en justice.

Tous ces bouleversements dans les liens de parenté entraînent désormais des dérapages autrefois proscrits ou du moins sévèrement réprimandés par le groupe social. C’est le cas de l’inceste. Des cousins, peut–être par pure ignorance des liens existants, ou alors pour observation des fissures observées sur le tissu social parental se retrouvent souvent en train de commettre l’inceste ; une faute grave qui autrefois était l’occasion du rituel So. De même le bouleversement des liens de parenté a affaibli le soutien familial. Ainsi désormais, l’aide qu’un Beti attendait des siens se limite aujourd’hui de plus en plus à ses géniteurs lorsqu’ils sont encore en vie, ses frères et sœurs si les liens ne souffrent d’aucun malaise, parfois mais plus toujours, les oncles maternels et paternels ainsi que les tantes peuvent apporter leur aide. Plus question sinon difficile de voir la participation des voisins ou autres personnes du village comme il était souvent le cas.

Cas des relations d’alliance

La relation d’alliance créée par le mariage est l’un des aspects de la vie en société des Beti à n’avoir pas beaucoup changé.

En effet, les relations d’amitié et de réciprocité existent toujours entre les parents de chacun des conjoints, et aussi entre les frères et sœurs de l’un et de l’autre. L’appellation des uns et des autres est toujours la même. Le respect dû aux beaux–parents de la fille est presque toujours observé cependant qu’il y a parfois et ce de plus en plus de conflit entre un conjoint et ses beaux–parents.

En effet, de nos jours, il est désormais possible sinon pas courant de rencontrer un couple autour duquel le respect dû aux différents beaux–parents n’est toujours observé. Ainsi, on rencontre beaucoup de couples vivant maritalement, mais où les parents de la fille n’acceptent pas leur beau–fils, malgré la ferme décision de leur fille de faire sa vie avec celui–ci. Dans de tels couples, la mère de la fille peut rendre visite à sa fille dans sa belle–famille en cas d’événement important, elle ne sera pas l’objet d’attention particulière de la part de son beau–fils et même de sa commère. Il en est de même pour le cas où la fille n’est pas acceptée dans sa belle–famille. D’ailleurs de telles situations sont souvent cause de déchirements des familles ; beaucoup préférant aller vivre avec leur conjoint loin de la pression familiale. De telles actions n’étaient pas envisageables à l’époque des anciens, où les mariages étaient une affaire de deux familles. Cela nous permet de comprendre que la procédure de mariage a été la première à changer.

Pour finir avec les bouleversements observés dans la relation d’alliance, et avant d’analyser la procédure de mariage, notons que autrefois, les relations sexuelles entre les membres de deux belles–familles étaient à exclure, si ce n’est le cas où le beau–fils venait à passer la nuit chez ses beaux–parents, et qu’on lui trouvait une femme (petite sœur à sa femme…) pour lui « réchauffer » les pieds la nuit ; cependant aujourd’hui, il est fréquent d’apprendre l’existence des relations amoureuses entre beaux–frères et sœurs ; il est même aujourd’hui des cas de relations amoureuses entre le beau–père et sa belle–fille, ou alors des relations entre le beau–fils et ses belles sœurs, ainées ou cadettes de sa femme. Une grande personnalité politique dans la Vallée du Ntem avait même réussi à épouser deux sœurs de même père et mère. Il est vraiment bien loin le temps où les anciens contrôlaient la société.

Et point n’est besoin de grand discours pour comprendre que les cadeaux offerts régulièrement à sa belle–mère par son beau–fils ont considérablement diminué, lorsqu’ils sont régulièrement offerts. Quoi qu’il en soit, la belle famille reste encore un troisième village pour l’époux.

Bouleversements autour du mariage

Le premier bouleversement en ce qui a trait au mariage réside dans sa considération, et sa configuration. Ainsi si autrefois le mariage, surtout en ce qui concerne la polygamie était la preuve d’une certaine réussite sociale, ou alors le départ vers la réussite sociale, avec pour signe une progéniture multiple, il n’en est plus le cas de nos jours. Beaucoup de Beti ont abandonné la polygamie pour embrasser la monogamie. Les raisons avancées sont multiples. La polygamie selon certains, est source de disputes, querelles parfois de drames entre coépouses, avec le risque que cela arrive au niveau des enfants.

 

Autre raison évoquée, le déchirement de nombreuses familles lorsque la question de l’héritage surgit. Plusieurs familles Beti ont perdu de leur solidarité pour cause de mécontentement à propos du partage de l’héritage.

 

Autre raison et pas des moindres, les difficultés de plus en plus nombreuses auxquelles doivent désormais faire face les responsables de famille. En effet, l’enfant, fille ou garçon perd de plus en plus son ancien statut de bras, force de travail, source de revenus ; c’est le chef de famille qui doit désormais payer les frais de scolarité pour les enfants, les soins de santé, l’habillement… Fort de cette sollicitation multiple et multiforme, le Beti a tôt fait de réduire le nombre de femmes à épouser, avec comme conséquence la réduction du nombre d’enfants, mais aussi la mutation des raisons d’un prestige social. Cela vient à dire qu’avoir des dizaines d’enfants et une demi–douzaine de femmes n’est plus signe de réussite sociale, ni objet de prestige, ni signe de grandeur.

 

Revenant à la vie avant le mariage, beaucoup de changements sont également observés de nos jours. Ainsi à l’époque des anciens, nous avons relevé que l’éducation sexuelle des filles était assurée par les femmes mures à différentes occasions, que ces femmes s’occupaient d’entamer la perforation de l’hymen des jeunes. De nos jours, la donne a beaucoup changé. Beaucoup de jeunes découvrent la sexualité parfois très tôt, auprès d’autres filles d’âge plus avancé, parfois même auprès de jeunes garçons. Cela explique en partie le nombre élevé de grossesses précoces orchestrées par des fillettes parfois d’à peine 17 ans (dix–sept ans).

 

Pour ce qui est du jeune garçon qui atteignait un âge assez avancé sans rien connaître de la sexualité, il a lui aussi réduit cet âge. Ainsi de nos jours, des jeunes Beti de 16–17 ans connaissent déjà la sexualité, d’autres sont déjà pères et dans les villages reculés, à l’aube du 20ème anniversaire, beaucoup sont déjà époux et père d’un ou plusieurs enfants.

 

Les raisons de ces bouleversements sont une plus grande ouverture au monde extérieur, l’accès aux publications écrites diverses, à la télévision, à internet, la possibilité de plus en plus grande de voyager très jeune, la diminution de la pression familiale. Egalement l’abandon des valeurs Beti à cause de l’abandon de l’éducation des jeunes ou alors une éducation plus libertine. Toutes choses qui font que certains parviennent au  mariage avec déjà un ou deux enfants sous les pieds.

 

Quant à l’acquisition d’une épouse, elle a également changé ; plusieurs formes de mariage ont disparu, ou sont devenus rares : c’est le cas du mariage par échange, le mariage par don pour quelque mérite que ce soit, mariage par compensation ou mariage ou mariage en dommages–intérêts, ou encore le cas du mariage par rachat…. (voir article sur les formes de mariage).

 

Ainsi de nos jours, on trouve le mariage par rapt ou enlèvement. Il est encore très pratiqué dans certains groupes Beti (mvae, Ntumu, Bulu…), ou encore le mariage de requête ; il reste la forme la plus pratiquée de nos jours. Cependant la connaissance de la famille de la fille perd de plus en plus son emprise, son influence. Car il est désormais courant de voir un mariage où les époux se sont rencontrés au campus, à l’école, en ville, mettant les deux familles devant leur idylle. De même on rencontre de plus en plus de mariages entre un jeune Beti et un ressortissant d’un peuple non Beti.

 

Une autre forme de mariage qui a résisté à l’usure du temps c’est le mariage comme part d’héritage. Cependant il est de plus en plus réduit au mariage d’un homme avec la veuve de son frère ; l’on abandonne donc la récupération des épouses de son père. De même que le sosorat est de plus en plus abandonné, même s’il est encore présent dans les villages, où la conception du monde et la morale sont restées presque intactes.

 

L’on relève cependant que le concubinage ou union libre a fait un bond en avant. En effet, il est monnaie courante de rencontrer dans des villages Beti des couples de personnes dont l’union repose ni sur le mariage civil, ni sur le mariage coutumier. Les conjoints, le plus souvent adultes vivent soit chez la femme (dans la plupart des cas), soit chez l’homme, ou alors en ville ou le couple loue une chambre, un studio ou un appartement selon qu’il y a des enfants ou pas. Il faut cependant préciser que de tels cas concernent surtout des filles adultes, indépendantes de leur famille, ou des femmes qui ont été mariées et ont divorcé d’avec leur mari, ou encore des veuves qui ne sont revenues à la charge de personne.

 

Le mariage ayant ainsi beaucoup changé, qu’en est–il de la procédure ?

 

La procédure de mariage a également connu beaucoup de chamboulements. La fille dans une famille  Beti a toujours besoin de l’accord de ses parents pour épouser un tiers, même si de temps à autre des cas de discorde surviennent entre le père et sa fille au sujet du choix de l’époux de cette dernière.

 

Pour ce qui est du choix de la femme, la bonne vieille méthode qui consistait à « consigner » la femme à naître n’existe pas. En effet, il n’est plus question de commencer la dot d’une fille encore dans le ventre. Egalement, le choix des fillettes encore mineures est également presqu’oublié même si dans des localités éloignées des centres urbains, non couvertes par le réseau routier, radio et télévision, donc presqu’au banc de l’évolution et des débats du monde actuel, on relève encore ça et là des fillettes de moins de 14 ans mariées, ou destinée à un tel par la famille ou destinée à épouser un tel parce que la famille du prétendant et celle de la fille sont très proches ou leurs chefs de très vieux amis. L’on dirait donc que le choix concerne de nos jours dans la plupart des cas des filles adolescentes.

 

Pour ce qui concerne les intermédiaires, il y en a toujours car pour introduire un prétendant dans sa future belle–famille, il faut sa tance, son oncle, sa mère, ou alors il peut aller avec son grand–frère ou cousin. C’est ce que nous avons appelé « ébôngon » ou encore « dzâan ». De là, la démarche dépend du prétendant et surtout de ses moyens matériels. Il pourra décider d’enlever la fille ; c’est le mariage par rapt appelé « alùug abom » ; ou alors ce sera le mariage de requête (pour les deux, voir article sur les formes de mariage). Pour le mariage par rapt, la famille du garçon paye la dot progressivement une fois que sa belle–famille l’a reconnue comme beau–fils.

 

Quant au mariage de requête, de loin le plus pratiqué encore aujourd’hui, il demande que la famille du garçon apporte la dot pour avoir la femme, ou seulement une partie de la dot. Il faut d’abord saisir ici que la nature de la dot a changé et nous le verrons, puis il faut noter qu’il peut arriver que même la totalité de la dot versée, la femme reste dans sa famille, le temps que celle–ci se prépare à l’accompagner dans son foyer.

 

La famille de la femme s’occupe donc d’équiper la cuisine, en ustensiles, vivres, habits… tout ce dont la femme pourrait avoir besoin les premiers, le temps qu’elle s’installe. Tout cela réuni, la famille informe celle du mari du jour de leur arrivée ; c’est l’occasion de festivités grandioses qui nécessitent d’énormes dépenses de la part de la famille du garçon.

 

Après l’accueil qui comporte des articulations multiples,  la plus importante reste celle de la présentation de la femme au public. Elle est accompagnée de ses sœurs, le garçon aussi est accompagné de ses frères. Tous s’habillent et se parent pour la circonstance, avec les lotions, crèmes, poudres, parfums modernes, la poudre de padouk et l’argile étant complètement révolues. 

 

La femme va apparaître au public au son de la musique, qui peut être des balafons, des tambours et tam–tam, lorsque le matériel de musique moderne n’est pas accessible. Après cette sortie en public, les festivités continuent avec la remise des cadeaux aux visiteurs après qu’ils ont « habillé » la case de leur fille de tout ce qu’ils ont destiné à propos. On appelle ces cérémonies de remise de la femme « Yala » ou « éliri » ou encore « ékoulou abaa ». Précisons que ces activités ne tiennent pas en un seul jour, mais s’étalent sur deux ou trois jours.

 

Cependant, vu le coût des festivités, cette pratique est de plus en plus l’affaire des nantis, des familles riches ; qui profitent de telles occasions pour faire étalage de leur fortune. Quoi qu’il en soit, quel que soit le type de mariage, la dot elle est presqu’identique quant à la nature des biens ; cependant qu’elle a changé par rapport à ce que faisaient les Beti anciens.

 

En effet, pour le mariage par rapt, il arrive toujours que les frères de la fille viennent revendiquer réparation du préjudice causé. Il leur est remis à cette occasion : un ou deux porcs, un ou deux chats, un ou deux chiens, un ou deux coqs, un ou deux canards, de la boisson dont toujours une liqueur forte, du vin rouge, l’argent de transport pour l’aller et le retour du voyage, de la cigarette, du tabac, la kola.

 

Tout cela devra être présenté au père de la fille, ou au grand frère au cas où le père ne serait plus. Cette partie de la dot est non remboursable. Il faut également préciser que durant le séjour de ces émissaires, ce qu’ils mangent et boivent ne fait pas partie des cadeaux à leur remettre. Aussi tout ce que nous avons cité peut ou pas être remis lorsque le beau–frère n’est pas très nanti, ou encore s’il est orphelin de père.

 

Car aujourd’hui, l’oncle maternel ne joue plus le rôle clé qu’il jouait dans le mariage de son neveu. Après un séjour d’un ou deux jours (jamais plus), les émissaires rentrent attendre la demande en mariage qui se fera chez eux, après avoir fait parvenir la liste des biens à apporter à cette occasion.

La demande en mariage

Elle est conduite par le patriarche porte–parole des visiteurs. Ils arrivent après avoir fait parvenir la date de leur visite, pour que leurs hôtes se préparent en conséquence. Arrivés au village, ils passent habituellement une nuit, et ne donnent les raisons de leur visite que le lendemain (même si tous savent de quoi il s’agit). Cela pour une simple raison que la délégation arrive presque toujours dans l’après–midi si ce n’est tard dans la soirée.

 

A l’heure fixée pour l’annonce de l’objet de la visite, tous se réunissent au corps de garde (abaa), ou dans la maison principale du père de la femme à marier, ou encore dans sa cour si la maison est exigue. Alors le « mbi ntum » ou porte–parole ou encore celui qui tient le chasse–mouches en mains chez les hôtes, souhaitent la bienvenue aux visiteurs et leur demande, debout dans l’assistance, le pourquoi de leur venue. Et alors le porte–parole des visiteurs lui répond ; en précisant le nom de la femme demandée en mariage, ceux de son père et de sa mère.

 

Le plus souvent, le porte–parole utilise le lyrisme dans ses propos ; genre « je voudrais prendre telle pour épouse » ou encore « j’ai aimé une telle, enfant de X et je veux la prendre pour épouse ». cela a souvent pour effet de tenir le prétendant dans l’anonymat et cause la confusion et les interrogations dans l’assistance.

 

L’objet de la visite étant connue, la prochaine étape sera celle des hôtes dont le « mbi ntum » demande à voir leur futur beau–fils (il est parfois déjà bien connu). Alors il est fait appel au futur époux qui se présente devant l’assistance avec une mine de totale obéissance et une attitude de demandeur. Durant ces multiples phases, les biens apportés par les visiteurs sont exposés devant l’assistance qui s’asseoit souvent en deux camps, faisant face les uns aux autres et les biens apportés se trouvant au milieu.

 

Il s’agit (d’après les mariages de l’heure actuelle) :

Des caisses ou des dames–jeannes de vin rouge,

Des sacs de riz

Des bidons d’huile, oignons et autres condiments que les femmes utilisent dans la cuisine,

Des cartons de poissons, poulets, viandes,

Des porc, chèvres ou moutons, un ou deux bœufs, ….

Un ou plusieurs sacs de sel de cuisine

Des caisses de bière avec plusieurs bouteilles de liqueurs, (whisky, Gin, Rhum…),

Des paquets de cigarettes, du tabac, des colas en grande quantité, de la poudre à prise (tabac à priser)

Une enveloppe contenant une somme symbolique (5 000 – 10 000 FCFA parfois plus)….

Une fois ces biens, ces cadeaux, partie non remboursable de la dot, dont la quantité dépend du poids financier des visiteurs, une fois ces biens présentés et le beau–fils connu de tous, le porte–parole des hôtes fait appel à la femme à marier, et lui demande devant tous si elle consent à aller en mariage dans la famille ici présente. La situation lui est ainsi présentée :

« Voilà tu as suivi les déclarations des visiteurs ; alors si tu acceptes d’aller en mariage, prends l’enveloppe posée sur la dame–jeanne de vin et remets–la à ton père (ou à ta famille), sinon rembourses–la à ses propriétaires ».

 

Comme instant crucial, où la fille est face au destin, on a souvent vu certaines fondre en larmes, d’autres éclater en sanglots, implorant l’aide maternelle. On a également assisté à des scènes où la fille se désiste au dernier instant.  Bref, une fois l’émotion passée, la fille prend l’enveloppe (parfois c’est la cola, signe d’amitié, d’accord, de paix) et la remet aux siens ; alors des cris de joie fusent, accompagnés des chants, lancés par les femmes des deux camps. Si la fille a envoyé l’enveloppe aux visiteurs, c’est la désolation et surtout le sentiment de trahison ; ils reprennent leurs biens et prennent aussi congé de leurs hôtes, cherchant au plus vite à laver cet affront en rejetant le dévolu sur une autre fille du village, parfois cousine de l’autre, ou une fille d’un autre village.

 

Si la fille a consenti à aller en mariage, les hôtes se retirent en conciliabule : ésog, pour discuter du montant de la dot et des autres biens à adjoindre. C’est cette partie qui est remboursable en cas de divorce. Revenus dans l’assistance, le porte–parole donne le montant de la dot à son compère avec les autres biens adjoints. Si les visiteurs ont la totalité de la dot, ils la versent et un reçu est établi. Sinon, ils donnent une partie et promettent le jour où ils viendront la compléter.

 

Les biens sont reçus soit en nature, soit en argent au prix supposé ou alors donnés bien après. Après avoir versé la dot, le porte–parole des visiteurs reçoit à son tour les cadeaux qui leur ont été préparés : nourriture, boisson et cigarette ou tabac, biens qu’ils vont soit consommer sur place, soit emporter chez eux.

 

Il faut préciser qu’en ce qui concerne la dot, le montant dépend des familles selon qu’elles sont riches ou pauvres, mais aussi de l’honneur qu’elles portent à leurs filles. C’est ainsi que les familles riches ne demandent souvent que des biens consommables (nourriture, boisson, cigarette, cola…), pour faire plaisir à ceux qui de loin ou de près ont entretenu la femme qui se marie maintenant, ou tout simplement pour faire plaisir à la famille.

 

Quant aux familles pauvres, elles demandent parfois des dots importantes pour marier un fils ailleurs, ou alors pour réaliser un projet qui tardait à finir.

 

C’est également ce qui fait qu’une famille qui accorde beaucoup d’honneur à sa fille demande à la famille du prétendant de doter la fille en fonction de l’amour qu’il lui témoigne, et du désir de prendre celle–ci pour épouse, de l’importance qui lui est accordée.

 

Néanmoins, l’étape de la dot passée, il peut arriver que la famille de la fille exige que le mariage civil soit célébré sur le champ ; si tel n’est pas le cas, la famille du garçon peut désormais emmener la nouvelle mariée, ou alors celle de la fille exprime son désir d’accompagner la fille dans son foyer qui sera à l’occasion « habillé dès lors les préparatifs de « l’éliri » ou « yala » peuvent commencer et le jour fixé. En attendant la mariée reste dans sa famille tandis que sa belle–famille rentre pour se préparer à recevoir les invités à venir pour accompagner la mariée. Une fois les cérémonies terminées, la femme fait désormais partie de sa nouvelle famille.

Cas des enfants naturels

Dans l’étude de la vie des anciens Beti–Fang, nous avons relevé que la situation des enfants naturels était assez pathétique en ce qui concerne les droits auxquels pouvaient accéder les autres enfants de la famille, surtout lorsque survenait le problème du partage de l’héritage. De nos jours, la situation des enfants naturels est encore complexe.


Dans le partage de l’héritage, ils n’ont pas souvent une part particulière, seuls les enfants légitimes sont concernés. Cependant, il est fréquent de voir dans certaines familles les enfants naturels revenir sous la responsabilité d’un des oncles maternels. Ainsi, l’oncle en question le prend chez lui et s’occupe de lui tout comme sa propre progéniture. Il est responsable de son éducation, de sa santé, de son habillement, bref de lui.

 

Dans d’autres familles, les enfants naturels sont à la charge de leur mère, qui lorsqu’elle n’est pas mariée, vit soit chez son père, soit seule, dans un logement qu’elle loue à ses frais, pour le cas de ceux qui vivent en ville. Cependant, pour les enfants naturels dont la mère est mariée, des problèmes surviennent le plus souvent avec leur époux, qui refuse souvent de s’occuper d’un tel enfant. C’est donc de cas pareils qui amènent plusieurs femmes à laisser leur progéniture hors–mariage à un des frères qui le prend avec lui. De tels exemples sont légion chez les Beti aujourd’hui.

 

Une autre alternative existe également ; il s’agit de remettre l’enfant à son père légitime. En effet, nous avons dit qu’il y a des cas où le mari ne veut pas d’un enfant dont il n’est pas le géniteur ; des cas également où l’enfant revient à son oncle. Des expériences vécues auparavant ont montré des enfants frustrés par leurs belles–mères, leurs demi–frères et par conséquent traumatisés ; pour éviter de tels désagréments et assurer une enfance tranquille et une éducation adéquate à la progéniture, des femmes Beti optent de plus en plus pour cette solution : remettre l’enfant à son père légitime qui en prendra soin. C’est la solution de plus en plus sollicitée par les jeunes, ce d’autant plus que la loi camerounaise autorise le géniteur à reconnaître son enfant et à le prendre avec lui.

 

 

Copyright 2009, Culture Vive