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Sorcellerie et Culture

Pour qu’un Alter accepte un Ego, le premier doit tolérer la différence du second et vis–versa. Et ce qui fait la différence de l’un et de l’autre dans une situation de communication c’est la « Culture ».

La plus grande définition de la culture est celle de ce grand penseur : « la culture c’est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié ». La culture engage les profondeurs de l’être et constitue la personnalité de base d’un individu et ne saurait être ni ébréchée ni évitée. Elle est le fondement de la personnalité sociale qui est celle qu’un individu donné voudrait exhiber.

Dans l’âme africaine, tapissent deux grands éléments qui marquent sa culture.

Jadis, les enfants de l’Afrique réfutèrent de toute leur lucidité philosophique les thèses européocentriques qui les méprisaient en leur reprochant d’être prélogiques, sans raison, et d’être les vivants essentiellement émotionnels et voire émotifs. Hors, à dire vrai, et sans verser dans l’européocentrisme, tout blanc et jaune qui vient passer son premier séjour en Afrique se rend aussitôt compte que tout le monde est rompu à la croyance de deux choses : la Religion et la Sorcellerie. Ainsi on attribue la source de tout ce qui arrive soit à Dieu, soit à la sorcellerie. Ces deux forces dirigent alors tout, et les individus ont aussi leur appartenance dans l’un ou l’autre de ces camps.

Il y a de cela trois semaines, une jeune française Athée en stage au Cameroun en tant qu’Educatrice spécialisée, me rencontra dans une maison d’accueil et me posa le problème sous ces termes :

« Comment vous autres Psychologues entendez–vous répondre aux questions de souffrance des personnalités en grande précarité étant donné qu’ici tout le monde ne parle que de Dieu et de la sorcellerie. Les récits sur la sorcellerie sont exposés avec véhémence, sont cohérents et semblent pertinents si bien qu’on est obligé de croire. Chez nous les Européens poursuit–elle, la sorcellerie n’existe pas du moins, on en parle peu et tout le monde est libre de croire ou non en Dieu. Par exemple, je suis athée moi ! Et lorsque je le déclare ici, les gens me regardent comme peu de chose et déviante » ?

La réponse que je lui ai donnée est la suivante :

« La religion et la sorcellerie sont de la culture des Africains. Il n’existe nul coin en Afrique, nulle culture en Afrique où Dieu et la sorcellerie n’influent ».

 De ma part,  je pense que c’est logique d’accepter cette réalité, au lieu de nier en bloc même si les thèses européocentriques ont été trop barbares et méprisantes.

La tolérance d’un vis–à–vis consiste en l’acceptation de la différence et le respect de la vie de l’autre. Il faut savoir que l’autre a son histoire, il a sa vie qui doivent être respectées sans une restriction possible. Telle est l’optique des droits de l’homme et celle de la clinique Psychiatrique/Psychologie clinique. Chaque race, chaque Nation, chaque peuple et chacun a  ses croyances, sa symbolique, ses signifiants et signifiés et donc ses représentations. A en croire le grand exode rural  observé  dans nos contrées, et dont la seule et valable raison qui prévaut est la fuite ou l’évitement de la sorcellerie dans les villages, je m’en presse de ce pas pour vous présenter en filigrane certaines réalités de nos village, au sujet de la sorcellerie.

Pendant les grandes vacances de 1997, les ténèbres venaient de couvrir le village, lorsque les uns et les autres sans transitions aucune nous déballèrent et révélèrent les plus effroyables histoires connues alors de tous (c’est–à–dire villageois, habitants de ce village et ceux des villages environnants). Que non ! Une lampe tempête à une certaine heure de la nuit, brille souvent au beau milieu du pont de la rivière Ondougou séparant deux villages (Ossama et Atega). Ces deux villages sont chacun perché au sommet des deux collines, qui donnent la forme U à la vallée qu’arrose Ondougou. Nombre de courtisans aventuriers nocturnes des femmes de ces deux villages certifient leur Psychose. Lorsqu’ils ont vu 1, 2, 3, 4 fois la même scène sur ce même endroit et non pas ailleurs. Ils racontent :

« Lorsqu’on fait surface au sommet de l’une des collines à la sortie de ces villages, à quelques pas avant d’aborder le cœur de la sombre vallée, cette lampe s’allume sur le pont. Si vous êtes courageux et si vous vous dites que vous n’avez rien de commun avec le monde des ténèbres, vous foncez et à 50 m du pont, cette lampe disparaît et vous traversez le pont comme si de rien ne fut. Mais aussi à 50 m de votre échine elle réapparait ».

 Une jeune femme, la bru de la co–épouse de ma grand–mère native de l’un de ces villages riverains (Ossama) nous fit alors ces témoignages :

« Un jour, nous y sommes rendus pour aller qui, laver ses habits, qui les assiettes et marmites et qui d’autres simplement nous tenir compagnie et pour se baigner après. L’ambiance du jour nous a empêchés de voir la déclinaison du jour, que non, nous vîmes descendre vers nous à l’amont une lumière. De la pensée enfantine, nous crûmes que ce fut un pêcheur qui visitait ses lignes. Curieusement, certaines remarquèrent qu’aucun bruit ne rythmait l’évolution du « pêcheur » vers nous. Au signal gestuel des unes, nous observâmes bien notre étrange visiteur et vîmes alors une forme aussi problématique que non, une main soutenant la lampe mais sans distinguer où elle est suspendue, un képi mais sans tête ni tronc qu’il coiffe. Du coup, chacune de nous se retrouva sur la rive, et comme d’un commun accord, personne ne prit l’initiative de prendre la clé des champs. Un froid glacial engourdit nos corps/membres et un silence mortuaire s’imposa à nous. Un temps soit peu, ce dispositif disparut au–devant de nous, pour réapparaître quelques minutes à l’aval et de l’autre côté du pont et s’immobilisa. Là–dessus, c’est chacune qui voulut que d’autres l’entourent pour être à l’abri du malheur et aucune force ne nous habita. Nous poussâmes alors (sans songer fuir) des cris de détresse de toute  notre énergie, à ce que nos parents nous entendent et, comme justement certains venaient déjà nous y chercher avec chicottes en mains parce que chez nous, les parents ne supportent pas que leurs enfants restent longtemps hors des maisons familiales, ils nous interrogèrent sur notre étrange comportement. Nous pointâmes seulement du doigt l’endroit où le dispositif s’était immobilisé, n’eût été le questionnement répétitif de ces parents nous ne nous saurions jamais rendu compte que ce dispositif de malheur aurait disparu définitivement. La bombe de colère de nos parents fut désamorcée par notre attitude, et une fois au village, nous fîmes le récit complet de ce que nous avions vu. Et l’on nous confia que nous avions bien agi de ne pas fuir car, en fuyant, certaines allèrent subir la mort, au cas où quelqu’un venait à tomber ou à heurter son pied contre un obstacle. Comme si cela ne suffisait pas, un oncle très sceptique, n’avait point cru notre histoire, il nous traita de tous les mots, et finit par déclarer que nous étions victimes de nos propres imaginations. Deux semaines allaient passer, il nous obligea d’aller lui chercher une semence de l’autre côté, et nous devions traverser notre lieu phobogène, alors qu’il était 19 heures parlant. Nous nous regardâmes dans les yeux et l’angoisse voulut nous étrangler et nous pleurâmes de toutes les larmes de notre corps et surtout nous n’étions que trois. Mais l’autorité de l’oncle était infaillible, il brama tel un lion et nous nous retrouvâmes en route sans trop savoir comment. Sur nos pas tremblants, notre grand frère alluma la lampe torche à nous remise par l’oncle, qu’est–ce qu’on vit au pied de la colline, un nabot portant sur son dos une hotte. Il ne bougea pas, mais garda son poster. Notre grand–frère nous somma de ne point crier. Nous marchâmes à reculons sans éteindre la lampe torche. Le grand–frère nous demanda d’aller appeler l’oncle et nos autres parents. Ceux–ci ne tardèrent pas. Eux aussi virent ce nabot et l’identifièrent. Ce fut une vieille femme, notre voisine. Le lendemain, elle fit une crise qui l’emporta ».

Ces deux témoignages nous rappellent plus d’une histoire. Nous entendons toujours parler des « Emissaires » « Nnem » en bulu « Nneme » en Ewondo. Ces émissaires rendent phobogènes tous les bosquets du village surtout la nuit. On parle aussi des « Trimobé » et du sosie « Ntune Bikôp ».

L’Emissaire

Un émissaire comme son nom l’indique, vient souvent attendre nuitamment son ennemi dans un bosquet non loin du village. On sait que l’émissaire n’opère que dans les petits bosquets, et chose curieuse, même si l’infortuné crie de toutes ses forces, personne ne pourra l’entendre même si on le suivait de trop près par derrière ou si on arrivait de devant lui. Ce n’est que lorsqu’on arrive à l’endroit piège qu’on pourra aussi vivre en direct les mêmes misères.

Comment l’émissaire opère–t–il ?

Si l’émissaire sait par exemple que vous voulez vous déplacer la nuit, il vous devance et vous tend son piège. Ou bien si vous étiez chez lui dans la nuit, il vous fera la même chose sans que vous vous en doutiez. Lorsque l’émissaire opère, il verse sur le passage des fourmis magnans, fait souffler un vent impétueux. Il vous est strictement interdit de courir, sinon, vous tombez et mort s’en suit. Si vous avez peur, vous pouvez poursuivre votre route mais sachez que si la route est longue, il pourra vous tendre ce piège en quelque autre bosquet. Mais si vous êtes courageux et fort, il vous est conseillé de vous ôter les habits (pour que les fourmis ne vous gênent pas continuellement) et de vous cacher le côté de la forêt tumultueux. Car dit–on l’émissaire se trouve toujours du le côté de la forêt silencieux. Les marabouts et autres spécialistes en la matière confirment que, lorsque vous vous mettez du côté tumultueux de la forêt, vous le troublez et il vous perd de vue. Il sort alors et vous recherche. En tenue d’Adam, il vous cherche et se demande où vous êtes bien allés. C’est à ce moment que vous pouvez bondir sur lui et le maîtriser.

Ses forces le quittent, il se met à vous supplier en vous promettant monts et merveilles, vous supplie de ne point le conduire au village. Les spécialistes soulignent le caractère dérisoire de ces promesses et recommandent de ne point aller vite en besogne. Lorsque vous avez tout rejeté, il arrache une botte d’herbe tout azimuts et vous la tend.

A votre tour, vous devez l’arracher et voilà, vous avez en mains la synthèse de toutes les promesses à vous faites il y a quelques temps (enfants si vous n’en avez pas, vous les aurez : les richesses, le pouvoir, la célébrité et le pouvoir de guérison). Par contre, vous devez toujours le conduire au village et gare à vous si vous le relâchez. Une fois au village, il sera mis à nu et se verra obligé d’avouer toutes les gaffes commises. Ce qui l’attend c’est la mort, mais si vous ne le souhaitez pas, vous le soignez car c’est à vous que revient ce pouvoir.

Le Trimobé

Il est la propriété d’un individu qui croit assainir le village et joue en quelque sorte le rôle du justicier. Je ne saurai décrire avec précision « le trimobé », car ceux qui en fournissent les témoignages ne sont pas eux–mêmes précis. A en croire ces récits, le trimobé est un esprit et prend toutes les formes. Il est le gendarme du village. Son rôle est de se tenir à la frontière des villages et de contrôler les entrées et les sorties. Au cas où un passant a une mauvaise chose (totem, le sort, le kong (la force d’envoûtement), le poison…). Lorsqu’on fait une rencontre avec le trimobé, l’idée de ne point remettre ce qu’on a de mauvais ou de fuir doit être très vite abandonnée. Car, qu’on le veuille ou non, le trimobé finit par prendre ce qu’il demande.

Le sosie (Ntun bikôp)

Certains sorciers sans vergogne se permettent de prendre les visages d’autres personnes et de les embêter en plein jour. Nombre des paysans racontent que lorsque vous êtes seul au cœur de la forêt, du coup, vous vous trouvez face à face avec vous–mêmes : c’est votre « sosie », une panique se saisit de vous. Si vous choisissez fuir, il vous atteint et vous tue. Si vous le laissez partir, c’est toujours vous qui mourrez bientôt. La conduite à tenir c’est le blesser grièvement ou l’abattre avec votre arme (machette, couteau, gourdin, fusil…). Une fois au village, vous saurez avec qui vous aviez eu à faire, par sa souffrance ou par sa mort. Mais cette pratique a été vite abandonnée, par nombre de sorciers.

Dieu existe et la sorcellerie existe aussi, parce que le diable existe et chez nous, un proverbe dit que « Si tu nies l’existence du diable, tu le fais aussi par ricochez, de Dieu ». Cela est irrévocable du moins en Afrique, et tout le monde a une représentation de toutes ces croyances ou réalités selon vos convenances. Raison pour laquelle la deuxième partie de ma réponse à la française était que : « un bon Psychothérapeute ou un Psychopathologue et clinicien, un Psychiatre utilise des réservoirs de connaissances professionnelles (théologique, métacommunicationnel ancestral, traditionnel…) et sera alors capable de répondre aux besoins latents de son patient.

La croyance en Dieu n’entraîne pas automatiquement la croyance en le diable ou de la sorcellerie. Certains chrétiens qui ont expérimenté la puissance de Dieu minimisent la sorcellerie et parfois n’acceptent pas qu’elle existe. D’autres qui se sont confrontés à cette réalité acceptent son existence et parfois même deviennent phobiques.

   


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