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Proverbes

La marmite qui a cuit l’éléphant ne perd pas son odeur
E viek onga yame Zok ône te mane menyum

On retrouve ce proverbe chez tous les Beti avec comme seule différence qu’au lieu de l’éléphant, on peut mettre l’antilope Zib/Zip.

En premier lieu, l’animal peut représenter le caractère d’un individu ; ce proverbe nous enseigne donc que le caractère d’un individu ressort toujours en dépit de tous les artifices dont on veut bien s’entourer. Sur un tout autre plan, l’animal peut également être le symbole de l’expérience acquise dans la vie. Ainsi, à l’instar du parfum que dégage la viande cuite du zib ou zok (éléphant), et qui peut être présent plusieurs jours durant dans la marmite qui  a servi à sa cuisson, l’homme d’expérience peut lui aussi être utile dans la communauté, en dépit du poids de l’âge.



L’équivalent du proverbe  se présente ainsi :

Le varan tombé dans l’eau perd–il ses rayures ?

On ne cherche pas un éléphant couché sur le gazon/

Ba jejeñ Zo’o obut nge ke na Ye wo jeñ Zo’obut nge ke na Ye Zok ja jañ ôbut ?
L’éléphant est le plus grand mammifère de la forêt. Sa présence à un endroit, et plus particulièrement sur le gazon ne peut passer inaperçue, au regard de son poids énorme, et des dégâts qu’il cause. Cette maxime véhicule donc la moralité de l’évidence qui s’impose à tous.

Une femme est semblable à une poule : si tu fais attention aux mille choses qu’elle picore, jamais tu ne voudrais en manger le gésier
Minga ane ane kup, Nge ô tôñ kup nkoman, teke di ngo’o kup

Ce proverbe exprime la philosophie du pardon, de la tolérance, de la compréhension du conjoint par rapport à sa conjointe. Les Beti pratiquent l’élevage du petit bétail. Il est donc courant de voir à l’aire libre chèvres, porcs, poules, etc. La volaille se nourrit au petit bonheur de tout ce dont elle peut se procurer dans la cour, les poubelles. En plus, omnivores par excellence, les poules s’essaient à tout ; graines, végétaux, mollusques, insectes, déchets d’autres animaux domestiques, cailloux, etc… Si l’homme beti devait considérer tous ces aspects, il lui aurait été difficile de consommer les pattes d’une poule.
Le gésier quant à lui est la dernière poche de l’estomac des oiseaux ; il assure le broyage des aliments grâce à son épaisse paroi musclée et aux petits cailloux qu’il contient souvent. Les hommes, mais surtout les sages s’en réservent exclusivement lors des cérémonies car ils doivent prendre les qualités du gésier : prendre tout le monde de la famille au même pied, ne pas faire de différence entre les membres de la famille.

La girafe a beau frotter son corps dans l’eau elle n’effacera pas les taches de son pelage.

La girafe (nkok) est un grand mammifère ruminant au coup très long et rigide. Elle se distingue par de larges taches brunes qui marquent son pelage, et qui ne s’effacent pas même après cuisson. Cette maxime a un champ d’application vaste. Elle peut s’appliquer au caractère de l’homme ; pour signifier qu’il est presqu’impossible de changer celui–ci. Elle nous enseigne également que l’on ne peut changer la condition naturelle d’un être.

L’éléphant fait troupeau avec les éléphants, le buffle avec les buffles.

Il arrive souvent au Beti de s’inspirer de l’organisation du monde animal pour véhiculer des vérités d’ordre général. Dans la forêt, les grands mammifères vont ensemble ; ils marchent en troupeau, et cette loi peut être transposée dans la société humaine pour signifier que les hommes qui ont les mêmes affinités, les mêmes comportements et caractères, bref qui sont du même bord ont une tendance naturelle à aller ensemble. Faut donc savoir choisir ses amis, ses compagnons dans le même ordre social que soi.

Ce qui tue l’antilope est attaché à sa patte/son sabot
Jôm ja woé Sô é ti So ébien mbiaé.

L’antilope est un mammifère dont la chair est très prisée des sages/initiés beti. Ses pattes se terminent par des sabots qui laissent des marques très visibles lors de ses multiples déplacements ; et c’est très souvent sur l’itinéraire de ces marques que les chasseurs tendent des pièges dissimulés au moyen de feuilles mortes, et qui attrapent l’animal à la patte.
Ce proverbe est un avertissement : le danger ne vient pas souvent de très loin. Il peut se trouver juste à côté de nous, car ceux qui nous veulent du mal ne sont pas forcément nos ennemis, mais souvent nos amis, nos proches parents.
En outre, la sagesse du proverbe est que nous devons chercher les causes de notre mort, de notre infortune, de notre chute en nous–mêmes, à travers nos actes, nos paroles, notre comportement. C’est d’ailleurs pour cela qu’à la mort d’un grand initié « protégé » par ses charmes, les autres initiés rejetaient la faute de sa chute sur lui. Car lui seul avait pu briser le bouclier qui le protégeait.

Un coq ne chante que dans sa cour
Nnôme kup te loñ éza nseñ

Ce proverbe évoque une scène quotidienne dans les villages ; la vie dans la basse cour. Le coq, chef de la basse cour manifeste sa puissance et sa virilité par de fréquents chants. Seulement, cela n’est possible que lorsqu’il se trouve en terrain connu et conquis. Cette sagesse nous invite à reconnaître nos limites, mais également quant est–ce que nous sommes en position de faiblesse. Il faut éviter de provoquer quelqu’un lorsqu’on se retrouve en terrain inconnu, inconquis, en position inconfortable, sans recours aucun. C’est une invitation à l’esprit d’humilité, de réalisme. Il a comme équivalents :

On n’est roi que chez soi.

On ne jure pas dans la cour d’autrui.

Lorsque le terrain à cultiver est dur, les macabos que l’on devrait y planter sont condamnés à retourner au village.

Ce proverbe nous invite à savoir abandonner lorsqu’une entreprise est vouée à l’échec. Rien ne sert à vouloir à tout prix atteindre un objectif alors que les prévisions nous montrent pertinemment que rien ne pourra réussir.
Le macabo est l’un des tubercules prisés par les Beti. Sa culture nécessite un terrain assez profond pour permettre une bonne croissance des tubercules. Si le terrain à cultiver est dur, aride, il est voué à ne rien produire. Cette maxime nous invite également à reconnaître nos limites et nos faiblesses face à l’adversité.

Les herbes qui bordent la route n’ont jamais renseigné quelqu’un sur les passants, sur ce qu’ils disent, sur ce qu’ils font.

Ce proverbe a pour équivalent :

La taupe/rat palmiste ne raconte pas l’obscurité
Kôési te laa dibi.

C’est un proverbe qui nous invite à la réserve, au respect du secret. Un homme qui se respecte ne doit pas dévoiler tout ce qu’il entend ou voit. L’image des herbes qui bordent un sentier est très significative. En fait, elles sont témoins d’innombrables scènes et histoires mais ne les révèlent jamais. Un homme sage devrait donc s’apparenter aux herbes qui bordent les sentiers.
Le second est très en vogue également et significatif tout aussi ; la taupe ou rat palmiste est un animal noctambule. Il se promène la nuit, à la recherche de la nourriture. Au cours de ses multiples déplacements, il vit des situations qu’il se refuse de commenter, de peur de causer du tort aux personnes impliquées.

La dernière demeure d’une feuille se trouve au pied de l’arbre
Ô ne kaé élé, me’e ke me ne tin

Ce proverbe véhicule une philosophie de la prémonition et de l’avertissement. Le Beti est bien conscient du fait que rien n’est éternel, qu’aucune condition n’est permanente. En fait, le Beti vit dans la forêt tropicale humide ; celle–ci se distingue par l’exubérance de la couverture végétale qui, en dépit des saisons, est toujours verte. Nonobstant cette illusion de la permanence du feuillage des grands arbres de la forêt, il arrive nécessairement un jour où une feuille retombe de manière individuelle. Cette sagesse peut s’appliquer à plusieurs situations.
En premier lieu, elle peut s’appliquer à la vie en général ; la flamme de la vie est permanente. Les hommes ont vécu dans le passé, ils vivent actuellement et vivront dans le futur. Mais l’homme est voué à la finitude. C’est donc individuellement que chaque être humain mourra car il porte à chaque instant de sa vie le sceau de la mort.
En deuxième lieu, cette sagesse trouve un terrain d’application sur le plan social. Par son effort personnel ou alors aidé par la conjoncture, l’homme peut gravir l’échelle sociale et se hisser au sommet. Mais il ne doit pas se contenter de cette position pour narguer ses semblables. Car aucune condition n’est permanente.
Enfin, l’avènement du phénomène urbain dès le début de la colonisation a favorisé l’exode rural. De nombreuses personnes se sont trouvées ainsi coupées de leur village natal et des valeurs ancestrales qu’ils regardent avec dédain. Ce proverbe est donc une invitation à retrouver ses origines, les siens, car en fin de compte c’est parmi les siens que l’on finit le plus souvent ou presque toujours.

Quand la rivière est à sec, l’eau ne coule plus

La hache cassée, l’abattage s’arrête
Ôvôn keñ aba’a ke meñ

La forêt constitue le milieu naturel de vie des Beti. Ils travaillent au quotidien à la mettre en valeur, soit pour construire des maisons, soit pour cultiver. Les nombreux arbres qui pullulent la forêt sont ainsi abattus, à mains nues grâce à l’utilisation de la hache, outil qui se compose d’un long manche en bois et d’une épaisse lame de fer. S’il arrive donc qu’au cours d’une séance d’abattage, la hache vienne à se casser, le travail s’arrête tout de suite, puisque l’abatteur n’est pas toujours un artisan capable de fabriquer un manche.
La moralité de cette sentence est que l’on ne peut exiger de quelqu’un ce qui lui est impossible de faire.
Un autre proverbe équivalent est :

A l’impossible nul n’est tenu.

Les lèvres se referment, de peur que la bouche ne dise tout

Ce proverbe emprunte à la philosophie de la parole. La bouche contient le principal organe de la parole : la langue. Les lèvres jouent le rôle de garde–fous pour empêcher la langue de dire n’importe quoi. On ne parle pas n’importe comment, n’importe où, n’importe quand. La société traditionnelle beti étant essentiellement orale, la parole occupe une place de choix dans la conduite des affaires de la communauté. La palabre est l’instance qui connaît les problèmes inhérents au bon fonctionnement de la société. Cependant, il y a des moments où la sagesse recommande le silence. Parce que celui qui veut prendre la parole n’a pas suffisamment d’éléments d’appréciation lui permettant de prendre position, ou tout simplement pour ne pas dire des paroles qui pourraient être regrettées plus tard. Les Anglo–Saxons disent en la matière : « Speech is silver, but Silence is golden ».

La femme est épi de maïs sec, la broute quiconque a de bonnes dents.
Minga ane nkôte fôn, môt a bili mesoñ ve wôté

Ce proverbe nous donne une idée de l’image de la femme dans la société beti, mais en plus il nous prescrit une philosophie de l’action.
La femme chez les Beti jouit d’une image très ambivalente. Elle est certes source de vie, élément primordial dans le processus de procréation, mais elle est aussi partie intégrale des possessions du Nkùkùma.
Pour ce qui est de la philosophie de l’action, cet apologue est une invitation à toujours ménager sa monture pour aller loin. La femme est une proie livrée à l’appétit et à la voracité des hommes. Toutefois, il serait erroné d’affirmer ou de déduire que ce proverbe présente la femme Beti comme une victime passive. Pour la posséder, il faut être sûr de soi, être un homme qui a des moyens matériels pour pouvoir l’entretenir, du cœur pour la chérir et la couvrir d’affection. C’est la conjugaison de tous ces éléments qui constitue les «bonnes dents » dont l’emploi métaphorique n’est pas gratuit dans ce proverbe. En effet, il est difficile de croquer le maïs sec. C’est donc dire que cette maxime est révélatrice de la valeur que les Beti accordent à la femme, n’a droit à sa tendresse que celui qui en est digne.

Une seule main ne saurait grimper sur un arbre
Wo wua wô vo’o ke bete élé

Ou encore

Nul ne peut lier un fagot d’une seule main
Wo wua wo vo’o ke tiñeti jôm

Ce proverbe est une invitation à la solidarité. Pour réaliser une entreprise, l’adresse individuelle ne suffit pas. Il faut toujours recourir à la science des autres. Ce proverbe évoque une image très poignante. Pour cueillir les fruits de certains arbres tels que l’avocatier, le manguier ou le safoutier, les jeunes gens grimpent sur les arbres. Ils mettent ainsi leurs deux mains au service de leur art. Quelle que soit l’adresse du grimpeur, il lui est pratiquement impossible d’user d’une seule main pour réussir cette entreprise.

Les mouches vivent des douleurs des plaies
Minlo mi anyiñ a mintaé mi fô

Ou alors

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

La plaie est une lésion de la peau qui s’accompagne de douleurs. Il est souvent courant de voir des colonies de mouches autour de celles–ci. Certaines s’y posent, sucent du sang et y déposent des microbes. Cette opération accentue la douleur et l’infection chez l’individu, alors que la mouche s’en tire avec plus d’énergie. De la même façon le méchant, le profiteur trouve le plaisir à voir souffrir les autres, cherchant à augmenter leur infortune. Dans la société, il est des gens qui spolient les veuves, enveniment les discordes pour leur seul intérêt.
Ce proverbe fustige les profiteurs, les opportunistes qui ne reculent devant rien pour atteindre leurs objectifs.

On reconnaît les fleuves importants par leurs affluents
Ôsôé ône ndem mimba

Il ne faut pas se fier aux beaux parleurs. La société traditionnelle beti est caractérisée par la présence de grands conteurs souvent oisifs. Ces individus sillonnent les villages vantant des mérites que nul ne peut vérifier. Le proverbe enseigne donc que la valeur d’un homme chez les Beti est proportionnelle à ses possessions, ses réussites personnelles, le nombre de femmes et d’enfants, la grandeur de sa succession et de ses champs. En fait, de même qu’un grand fleuve a de grands affluents, de même un « mfan mbod » a nécessairement une grande fortune et de puissantes relations.

L’homme n’est bon que vu de loin
Môt ane mbeñ meyen m’ôyap

Ce proverbe dénonce la duplicité de l’homme. Les Beti estiment que pour connaître véritablement l’homme, il faut le cotoyer, vivre des situations communes. L’homme est hypocrite et intéressé. Il sait cacher ses défauts, ses vices lorsqu’il veut atteindre un objectif. Il présente alors sa face la plus candide pour se retourner dès qu’il se trouve en position de force. Les Occidentaux disent à propos que « les apparences sont trompeuses » ; on ne peut juger un homme dès la première vue car « l’habit ne fait pas le moine ».

Le pot de terre ne prend pas part à la fête des pilons/gourdins.
Ôbébé’étek/Vie’étek  te ke abôk mimbeñ

La nature ne nous a pas fait de la même manière ; les hommes sont si différents les uns des autres. Ainsi on retrouve d’un côté les forts, et de l’autre les faibles ; les paresseux et les travailleurs ; les intelligents et les idiots, ainsi est faite l’humanité. L’idée du proverbe se résume donc (une fois encore) dans la nécessité de connaître ses propres limites.
Pour mieux saisir cette maxime, il faut remonter à la société précoloniale beti, pour savoir que les marmites utilisées étaient à base d’argile ou de terre cuite. En dépit de la grande expertise de ceux qui les fabriquaient, leur résistance avait bien des limites : les gourdins, taillés dans des essences très dures et résistantes. Le proverbe enseigne donc qu’il faut éviter les affrontements avec les puissants car comme dit une autre sagesse :

Quand les éléphants luttent, ce sont les arbustes à côté qui en pâtissent.
Eyoñ be Zo' bajuan, bone bilé/bilok mbie bia fiti

Equivalent :

Un homme sage ne se préoccupe pas de ce qu’il ne peut posséder.

Quand le caméléon meurt, le margouillat hérite de son sac de kolas.
Nge Jôngôlô a wôé,  Ebômekôkot a li’i mfe’e mebe

Dans la tradition pahouine, le caméléon est symbole de noblesse ; tandis que le margouillat est symbole d’oisiveté. Le proverbe traite ici de la succession, notamment celle d’un grand homme ; pour dire que l’on n’est pas toujours sûr de la valeur de son héritier. Car autant le caméléon a travaillé dur pour récolter son sac de kolas, autant il est possible que son héritier, la margouillat, dont on n’est pas confiant des capacités peut le dilapider. Le proverbe nous éclaire sur la délicatesse du problème de partage d’héritage chez les Beti.

Que ne peut–on ramasser les paroles qui ont franchi le seuil de nos lèvres

Il a comme équivalent :

Le lézard avait dit qu’un mot entré par le trou de l’oreille ne peut plus ressortir
Nso a nga jô na : ajô e nyiya alo, da vo’o ke beta kui

A l’instar de Kulu/Kuu la tortue, le lézard est un personnage intelligent dans les épopées beti. C’est un observateur averti de la société humaine. C’est pourquoi il est souvent considéré comme un géniteur de sagesse. Ce proverbe traite donc de la philosophie du silence, du discernement dans la prise de parole ; un homme sage doit savoir mesurer son propos. Car on ne peut retirer des paroles chez les Beti ; ce qui est dit est dit ; et celui qui a entendu ne peut plus boucher les oreilles. La sentence du « sage » lézard est donc sans recours et prend à contre–pied le concept du « retrait de paroles » en vogue chez les occidentaux.


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